vendredi 30 décembre 2011

Si : Tu seras un homme, mon fils - Rudyard Kipling (1865-1936)

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,

Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles

Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,

Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,

Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,

Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite

Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire

Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.


Si : Tu seras un homme, mon fils - Rudyard Kipling (1910)
Traduction d'André Maurois (1918)

Version originale et autres traductions de ce merveilleux poème ici



Rudyard Kipling
Rudyard Kipling, né à Bombay, Inde britannique est un écrivain britannique. De ses nombreuses œuvres, beaucoup devinrent très populaires. Il fut le premier écrivain anglais à recevoir le prix Nobel de littérature (1907). Il mourut le 18 janvier 1936, à Londres. Son décès ayant été annoncé de façon prématurée dans les colonnes d'une revue, il leur écrit les mots suivants: "Je viens de lire que j'étais décédé. N'oubliez pas de me rayer de la liste des abonnés."

Kipling est considéré comme l'un des plus grands romanciers et nouvellistes anglais. Ses poèmes, moins connus, se distinguent surtout par sa maîtrise des vers rimés et l'usage de l'argot du simple soldat britannique. Ses œuvres reprennent trois thèmes principaux : le patriotisme fervent, le devoir des Anglais vis-à-vis de leur pays et la destinée impérialiste de l'Angleterre. Son impérialisme forcené fut par la suite nuisible à sa réputation d'écrivain. En fait, son colonialisme idéaliste était bien loin de la réalité de la colonisation telle que la menaient les Anglais, et il en avait tout à fait conscience.

Parmi les plus célèbres œuvres de fiction de Kipling, il faut retenir Multiples Inventions (1893), mais surtout le Livre de la jungle (1894) et le Second Livre de la jungle (1895)  ces recueils de contes animaliers et anthropomorphiques, considérés comme ses plus grandes œuvres, mettent en scène le personnage de Mowgli, "petit d'homme" qui grandit dans la jungle mais choisit finalement de rejoindre le monde des humains.

Le poème «If», reste un des éléments les plus frappants de son œuvre. Il est extrait de "Rewards and Fairies" (1910), et il expose son éthique, faite de respect de soi et des autres, d'attachement à ses convictions et de tolérance. Ce poème fut écrit en 1910, à l'intention de son fils, John, alors âgé de 12 ans. Ce dernier mourut lors de la 1ère guerre mondiale...

samedi 24 décembre 2011

Gnossienne n°1 - Erik Satie (1866-1925)

Alfred Eric Leslie Satie, dit Erik Satie né à Honfleur, le 17 mai 1866 et mort à Paris, le 1er juillet 1925, est un compositeur et pianiste français.




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Né de Jane Leslie Anton, d’origine écossaise et d’Alfred Satie, courtier maritime normand, Erik Satie a passé sa jeunesse entre la Normandie et Paris. Après la mort de sa mère en 1872, son père se remarie avec Eugénie Barnetche, professeur de piano, qui enseigne à Erik les bases de l’instrument: L’enfant prend aussitôt en haine et la musique et le conservatoire. 

En 1879, il entre pourtant au Conservatoire de musique. Jugé sans talent par ses professeurs, il est renvoyé après deux ans et demi de cours avant d’être réadmis, fin 1885. C’est durant cette période qu’il composera sa première pièce pour piano connue, Allegro (1884).

En 1886, il compose Ogives, pour le piano. À partir de 1887, il adopte la vie Montmartroise. Il compose ses quatre Ogives pour piano, dont les partitions ne font apparaître aucune barre de mesure, caractéristique qui sera réutilisée pour de nombreuses autres compositions. Il développera aussi très vite son propre style d’annotations sur la manière d’interpréter ses œuvres. 

Les Trois Gymnopédies datent de 1888, les Trois Gnossiennes de 1890. A cette époque commence une longue amitié avec plusieurs poètes, comme Stéphane Mallarmé, Paul Verlaine ou le poète romantique Patrice Contamine.

En 1890, il fréquente le cabaret le Chat noir où il fait la connaissance de Claude Debussy. En 1891, les deux amis s’engagent dans l’"Ordre kabbalistique de la Rose-Croix" fondé par le "sâr" Joséphin Péladan et par Stanislas de Guaita. En qualité de maître de chapelle de cet ordre, il compose plusieurs œuvres dont les Sonneries de la Rose-Croix et Le Fils des Étoiles. Poursuivant son engouement mystique, il crée sa propre église: l’"Église métropolitaine d’art de Jésus-Conducteur" et lance des anathèmes contre les "malfaiteurs spéculant sur la corruption humaine". Il en est à la fois le trésorier, le grand-prêtre, mais surtout le seul fidèle. Contraint à cette réalité, il l’abandonne.

En 1891, il compose les Trois Préludes du Fils des étoiles "wagnerie kaldéenne" sur un texte de Péladan. On fera de cette œuvre une source d'inspiration de Pelléas de Debussy. En 1892-1893, il compose les Danses gothiques (écriture sans barres de mesure, utilisation d'accords parallèles de 9e et de 11e) et en 1895, la Messe des Pauvres pour chœur et orgue.

Le 18 janvier 1893, commence une relation amoureuse avec l’artiste peintre Suzanne Valadon. Bien qu’il l’ait demandée en mariage après leur première nuit, le mariage n’aura jamais lieu. Cinq mois plus tard, le 20 juin, leur rupture brisera Satie "avec une solitude glaciale remplissant la tête de vide et le cœur de tristesse". On ne lui connaît aucune autre relation sentimentale sérieuse et avouée. Comme pour se punir lui-même, il compose Vexations, un thème construit à partir d’une mélodie courte, qu’il faut répéter 840 fois, selon ses notes. La même année, il fait la connaissance de Maurice Ravel, dont il écrira plus tard : "Ravel vient de refuser la Légion d’honneur, mais toute sa musique l’accepte".

Vers 1910, il se rapproche de novateurs comme Diaghilev, Picasso. En 1915, il fait la connaissance de Jean Cocteau avec qui il commencera à travailler à partir de 1916. Il fait également la connaissance, par l’intermédiaire de Picasso, d’autres peintres cubistes, comme Georges Braque, avec qui il travaillera sur Le piège de Méduse.

En 1919, il est en contact avec Tristan Tzara qui lui fait connaître d’autres dadaïstes comme Francis Picabia, André Derain, Marcel Duchamp, Man Ray avec lequel ils fabriqueront son premier ready-made. Au commencement de l’année 1922, il prend le parti de Tzara dans le différend entre Tzara et André Breton au sujet de la nature vraie de l’art d’avant-garde, tout en parvenant à maintenir des relations amicales dans les deux camps. Il compose Socrate, certainement son chef-d'oeuvre en 1918.

Le 1er juillet 1925, Erik Satie meurt sur son lit d’hôpital. A sa mort, ses amis pénétrèrent dans son studio d’Arcueil, auquel Satie refusait l’accès à quiconque. Ils y trouvèrent deux pianos complètement désaccordés et attachés ensemble, remplis de correspondances non ouvertes et derrière lesquels ont été retrouvées un certain nombre de partitions jusqu’alors inédites. Dans un placard, une collection de parapluies et de faux-cols. Et dans l’armoire, des costumes de velours gris identiques au sempiternel costume que Satie portait toujours: il les avait fait faire d’avance et en prenait un nouveau lorsque le précédent commençait à être trop usé.

L’état du studio révélait la pauvreté dans laquelle avait vécu Satie : ne pouvant vivre de ses talents de musicien, il ne se plaignait toutefois pas ou très peu. Quant à demander une aide financière à ses proches, c’était chose encore plus rare et plus difficile pour lui. Quelques rares proches se doutaient de sa situation, mais ce n’est qu’à sa mort, en découvrant l’appartement, qu’ils prirent conscience de la misère dans laquelle il vivait, misère qu’il surnommait "la petite fille aux grands yeux verts".

Erik Satie a été défini tour à tour – selon les époques et les circonstances – comme un musicien "grec", "médiéval", "oriental", "fantaisiste", "humoriste", "mystique" ou "dadaïste". Son œuvre témoigne, en tous cas, d’une réflexion originale sur la musique en général, mais aussi en relation avec les autres disciplines artistiques, la poésie et la peinture tout particulièrement.

Ayant touché aux genres les plus divers – de la musique "à genoux" à la musique populaire, du "drame symphonique" au "ballet instantanéiste" –, Satie n’a pas manqué d’en inventer de nouveaux, telle la musique d’ameublement, faite « pour ne pas être écoutée », ou la musique de film qu’il conçut à une époque où le cinéma était encore silencieux. 
Satie a collaboré avec Picasso, Picabia, Derain, Braque, Léon-Paul Fargue, Cocteau, Tzara et René Clair. La singularité de sa démarche a marqué Debussy, Ravel, Stravinsky et John Cage. De nos jours, les jeunes adeptes de la musique "répétitive", de la musique "expérimentale", de la musique "minimaliste", de la musique "d’ambiance" et de la musique "conceptuelle" se réclament tout naturellement de lui. Pour Virgil Thomson, l’esthétique d’Erik Satie est la seule esthétique musicale du XXe siècle.


Citations d'Erik Satie

"Je suis venu au monde très jeune dans un monde très vieux."
Extrait des Ecrits

"Il ne suffit pas de refuser la Légion d'Honneur ; encore faut-il ne pas la mériter !"

"Quand j’étais jeune, on me disait : “Vous verrez quand vous aurez cinquante ans”. J’ai cinquante ans, et je n’ai rien vu."

"S'il me répugne de dire tout haut ce que je pense tout bas, c'est uniquement parce que je n'ai pas la voix assez forte."
Extrait des Ecrits

"La poutre qui est dans l’oeil de chaque critique lui sert de longue-vue pour apercevoir la faille qui est dans l’oeuvre de chaque auteur."

"Si vous voulez vivre longtemps, vivez vieux."
Extrait des Cahiers d’un mammifère

"Plus je connais les hommes, plus j’admire les chiens."
Les Raisonnements d’un têtu

"J'ai dû oublier mon parapluie dans l'ascenseur. Mon parapluie doit être très inquiet de m'avoir perdu."
Extrait des Ecrits

jeudi 15 décembre 2011

Etude d'après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez - Francis Bacon (1909-1992)

Francis Bacon, a 44 ans lorsqu’il peint "Etude d'après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez" (1953) pour la galerie des Beaux Arts de Londres. Cette oeuvre est un de ses tableaux les plus connus. Il y a travaillé longtemps: des tableaux de 1949 l’annonçaient déjà (Head), mais toutes ses premières études sur ce tableau (début des années 50) ont été retirées de la circulation, à chaque fois juste avant d’être exposées, montrant le rapport d’exigence que Bacon entretient avec sa peinture, n’hésitant pas à détruire une toile. 

Se targuant de peindre à l’aveugle ou à l’instinct, Bacon n’en a pas moins des objectifs précis. S’agissant de Etude d'après le portrait du Pape Innocent X de Vélasquez, il déclare avoir voulu peindre une tête comme si elle se repliait sur elle-même, à la façon des plis d’un rideau. Mais c’est un visage déformé, un vieil homme décharné, tout entier tendu dans un cri horrible qui apparaît d’abord au spectateur.


Étude d'après le portait du Pape Innocent X de Vélasquez,  Huile sur toile,(153x118cm), Des Moines Art Center, Iowa


Francis Bacon, né le 28 octobre 1909 à Dublin et décédé le 28 avril 1992 à Madrid, est un peintre Irlandais. Peintre de sujets religieux, de figures, de portraits, de nus, d'animaux, de paysages, etc., Bacon a travaillé avec la plupart des médiums : gouache, aquarelle, pastel, huile, techniques mixtes, mais aussi gravure, lithographie...

Enfant maladif, il est durement traité par son père et connaît une grave crise lorsqu’il révèle à sa famille son homosexualité. En 1925, alors qu'il n'a encore que 16 ans, il part s'installer à Londres en raison de la relation conflictuelle qu'il entretient avec son père. Il s'installe comme décorateur et designer.

A la suite de l'exposition de Pablo Picasso intitulée "Cent dessins par Picasso", à laquelle il assiste en 1927 à la galerie Rosenberg, Francis Bacon crée ses premiers dessins et aquarelles. En 1933, Francis Bacon peint l'une de ses premières "Crucifixion", qui attire l'attention d'Herbert Read, historien d'art.

En 1943 Francis Bacon est réformé de l'armée. Il détruit une grande partie de ses créations antérieures à 1944, année où il crée l'oeuvre qui marque le véritable début de sa carrière, un triptyque intitulé "Trois études pour des personnages au pied d'une crucifixion." Pour créer cette oeuvre, Bacon s'inspire de la "Crucifixion" que Picasso peint en 1930.

Le travail de Bacon n’est réellement reconnu qu’après la Seconde Guerre mondiale : ses oeuvres provoquent des réactions extrêmes, souvent d’intense répulsion, tant elles sont violentes et expressives. Ses tableaux, choquent. Ces corps ramassés à l'extrême, tordus et écrabouillés, musculeux, disloqués, ravagés, ces distorsions crispées, ces contractures paroxystiques, ces poses quasi acrobatiques, sont d'abord signes de fulgurances nerveuses et d'un emportement furieux, presque athlétique, plus somatiques que psychologiques de la mystérieuse animalité d'anthropoïde solitaire et désolée qui est en chaque homme.

Sa première exposition solo se déroule à la Hannover Gallery en 1949. A partir des années 1960, Bacon est rattaché, avec Lucian Freud, Frank Auerbach, Kossof, Andrews... à ce que l'on appelle l'"École de Londres". Bacon peint plusieurs triptyques emblématiques, dont Trois Figures dans une pièce en 1964. Après le suicide de son compagnon George Dyer en 1971, l’artiste réalise trois triptyques où il décrit de manière obsessionnelle la scène du drame. Il peint également de nombreux autoportraits.

En 1962, la Tate Gallery de Londres organise une exposition de l'oeuvre de Francis Bacon. Au long de sa carrière, Bacon affine son style, délaissant les images de violence crue de ses débuts pour préférer "peindre le cri plutôt que l'horreur", prônant que la violence doit résider dans la peinture elle-même, et non dans la scène qu'elle montre.

Il décède le 28 avril 1992 à Madrid, à la suite d'une pneumonie déclenchée par la maladie asthmatique dont il souffre depuis l'enfance.

Bacon est largement un artiste autodidacte. Parmi ses influences, on reconnaît non seulement Picasso mais aussi Vélasquez, Poussin ou encore Rembrandt. Au cours d'un entretien, il affirma que son influence du surréalisme ne provenait pas de la peinture mais des films de Luis Buñuel. Il fut aussi marqué profondèment par l'oeuvre de Eadweard Muybridge, une juxtaposition de photographies disséquant les mouvements d'êtres humains ou d'animaux.

Son thème de prédilection est la représentation du corps humain sous la forme de personnages écorchés, agités et déformés. Largement influencé par l’art classique, Francis Bacon bâtit une oeuvre violente et déchirante, triturant la figure humaine qu’il peint pourtant exclusivement, sans jamais chercher l’abstraction chère à son époque.


Citations de Francis Bacon

"Si on peut le dire, pourquoi s'embêter à le peindre?"

"Ce qui m'intéresse, c'est saisir dans l'apparence des êtres la mort qui travaille en eux."

"Je crois que l'homme aujourd'hui comprend qu'il est un accident, que son existence est futile et qu'il doit jouer un jeu insensé."

"Il est fréquent que la tension soit complètement changée rien que de la façon dont va un coup de pinceau. Il engendre une forme autre que la forme que vous êtes en train de faire, voilà pourquoi les tableaux seront toujours des échecs soumis au hasard et à la chance, à l’accident, à l’inconscient. Il s’agit alors de l’accepter ou de le refuser. Une nouvelle vérité, insoutenable, surgit : nous sommes libres."

"Les choses ne causent pas de choc tant qu'elles n'ont pas pris une forme mémorable. Sinon, c'est juste du sang qui éclabousse le mur. A force, si vous voyez la même chose deux ou trois fois, cela ne choque plus. Il faut que cela devienne une forme qui ait plus de force que du sang sur un mur. Alors les implications sont plus larges. Cela fait écho dans votre psyché, cela trouble le cycle vital individuel. Cela transforme votre atmosphère. Une grande partie de ce que l'on appelle de l'art, votre regard passe au travers. Cela peut être charmant ou joli, mais cela ne vous transforme pas"

"Il n'y a quelque chose de voulu qu'à partir du moment où se manifeste une chose inconsciente sur quoi la volonté peut s'imposer"

"Je ne décide pas que je vais faire un tableau dont le sujet serait la violence. Ce serait à mon point de vue gratuit et complaisant. De plus, je ne veux rien dire avec la peinture, et surtout pas faire de discours moralisateur. Il s'agit vraiment pour moi, quand j'affronte la peinture, de dresser un piège au moyen duquel je peux saisir un fait à son point le plus vivant"

"Le monde moderne est plein de clichés photographiques qui vous assaillent, télévision, presse, affiche. En fait, bien qu'on l'ait dit, le rôle de la photo dans mon travail n'est pas si important. Je me sers d'une photo pour faire un portrait, ainsi je suis plus tranquille. Mais c'est très peu, juste pour démarrer, après j'enlève, je soustrais, je décante, j'efface et il ne reste plus grand-chose"

vendredi 9 décembre 2011

Le Dessous des cartes - J.C. Victor (2005)

Couverture de l'atlas géopolitique  - 2005 - ed. Seuil
De l'unité du monde

En moins d'une heure, le 11 septembre 2001, le monde entier assiste en temps réel à l'effondrement des tours du World Trade Center sur lesquelles deux avions viennent de s'écraser. Mais, aussi précises qu'aient pu être ces images, que comprend-on alors de ce qui vient de se passer?

C'est paradoxalement au moment où la planète a fini de se libérer des carcans de la guerre froide, au moment où l'information circule plus librement mais aussi plus facilement grâce aux nouvelles technologies, que l'image se brouille, que le monde devient incompréhensible. Il faudrait désormais savoir conjuguer ensemble et au même moment les événements, nombreux, complexes, quand ils se déroulent jour après jour, comprendre la relation qu'ils entretiennent entre eux, déchiffrer l'information qu'ils émettent, connaître la perception qu'en ont les opinions publiques, et enfin évaluer les mécanismes dont on dispose pour les faire évoluer.

Paradoxe d'une époque "bouffie d'images" - l'expression est du géographe suisse Claude Raffestin -, où, sous l'effet de la peur et de l'émotion qu'elles suscitent, le public perd son sens critique, parfois sa capacité de raisonner, souvent celle de faire les liens.

Intelligence, du latin interligere : discerner, démêler. C'est l'ambition de cet atlas qui tente de donner du sens aux événements, de chercher l'intelligence des faits, de classer l'immense savoir dont chacun dispose sur le "devisement" du monde, comme l'écrivait Marco Polo.

Faire les liens, dans le temps et dans l'espace

Ni dans l'espace ni dans le temps, les événements ne surviennent au hasard. Comme l'exemple du 11 septembre 2001 nous le rappelle, leur importance ne se mesure vraiment qu'à l'aune de ce qui les précède, et de ce qui les suivra. Il n'y a donc pas d'urgence à tout savoir. D'autant moins que découplées de leur contexte, les "nouvelles" que l'on reçoit du monde finissent par atomiser la compréhension qu'on en a. L'histoire et la géographie, elles, permettent de leur redonner une cohérence. Par son relief, ses accidents, ses évolutions, la géographie exerce une contrainte sur les hommes et leurs activités, et réciproquement. Tout événement se trouve influencé par le lieu où il se déroule, et influence à son tour l'action individuelle ou collective. D'où l'importance des cartes qui permettent à la fois de mesurer ce lien à l'espace et de le restituer.

De la même façon, l'histoire précède toujours, explique souvent, et détermine parfois. Car nous sommes tous héritiers d'un patrimoine où se mêlent idées, croyances et représentations qui influencent nos décisions et impriment nos actes. Voila pourquoi l'effort d'explication comme l'effort de prospective exigent de replacer le fait dans sa continuité historique afin de repérer les tendances longues, économiques, stratégiques, environnementales, démographiques, géopolitiques, religieuses, sociales.

Exemple : un article révèle qu'un "nouveau" litige juridique oppose les gouvernements canadien et américain à propos du statut des eaux côtières au nord du Canada. Pour le Canada, ces eaux sont sous souveraineté canadienne ; pour les États-Unis, il s'agit d'eaux internationales. La convention de Montego Bay sur le droit de la mer, elle, ne les départage pas. Or, au même moment, un second article indique que les campagnes d'exploration minière dans le territoire nord-canadien ont connu une nette augmentation. Et parallèlement, on apprend que les cargos qui naviguent dans cette région seront soumis à de nouveaux tarifs d'assurance à partir de 2010. La coïncidence est-elle fortuite?

En fait, c'est la conséquence du réchauffement climatique dans cette région arctique qui aide à faire le lien entre les trois événements. Car la hausse attendue de la température moyenne de 2° C sur les cinquante prochaines années entraîne la fonte partielle de la banquise arctique - sur son épaisseur et le calendrier de sa formation -, devant ainsi permettre aux navires à coque renforcée de se déplacer plus librement dans cette région polaire.

Entrer dans La logique de l'autre

Ni l'histoire ni la géographie ne sont des sciences exactes. Les phénomènes ne peuvent être vérifiés, et certainement pas dupliqués. Les perceptions qu'on en a, les représentations qu'on en donne dépendent toujours de l'endroit où l'on se trouve et du moment où l'on se place. Elles ne peuvent donc suffire à l'analyse qui exige de savoir se mettre à la place de l'autre, historiquement, géographiquement, politiquement, pour saisir son raisonnement, sa logique. Ainsi, tandis que nos cartes situent l'Europe au centre du monde, les planisphères chinois y mettent la Chine - Zhongguo en chinois, ce qui signifie «empire du milieu», «pays du centre». De la même façon, il est impossible de saisir la dimension stratégique de la guerre froide sans placer le pôle Nord au centre de la carte qui alors aide au constat que les États-Unis et l'URSS sont géographiquement des voisins immédiats.

Décider plutôt qu'observer

Que ce soit pour l'aménagement du territoire, son approvisionnement en énergie ou son mode de développement, le décideur se trouve dans la position de devoir arbitrer entre des intérêts et des logiques divergentes, voire même inconciliables. C'est pourquoi il est à la fois éclairant et utile de savoir analyser les options disponibles en quittant la posture de l'expert consultant ou du journaliste, et en adoptant la position du décideur, nettement plus difficile.



Prenons un exemple dans une région située en Afrique de l'Ouest. La question posée aux gouvernements des pays du golfe de Guinée est de savoir quelles seront les priorités du modèle de développement qu'il convient d'adopter pour cette région d'Afrique subsaharienne. Car le golfe de Guinée est un lieu exceptionnel: cinq des huit espèces de tortues marines recensées dans le monde viennent s'y reproduire. C'est donc un lieu à protéger en priorité si l'on veut protéger la biodiversité. Le problème, c'est que la chasse aux tortues fournit aux populations des protéines et des revenus. À cela s'ajoutent de classiques contentieux frontaliers qui divisent les trois États qui ont accès au Golfe - Gabon, Guinée équatoriale et Sâo Tomé et Principe - et qui freinent leur coopération. Enfin, il faut aussi savoir que le golfe est riche en hydrocarbures et qu'il représente pour les pays riverains un enjeu économique majeur.

Le cercle semble donc fermé. Que faire? Satisfaire les besoins des populations en autorisant la chasse aux tortues, ou bien protéger la survie des tortues pour assurer la pérennité de la biodiversité, et éventuellement le développement de l'écotourisme? Mais comment développer l'écotourisme pour qu'il constitue une source de revenus pour les populations, sans modifier leur mode de vie séculaire, tout en protégeant les tortues? Finalement, la seule chose qui conduise au consensus, c'est l'extension des champs pétrolifères qui promet un retour sur investissement plus rapide. Oui mais alors... quelle garantie a-t-on que les dividendes de ces forages soient redistribués aux populations riveraines du golfe? Ceci n'est pas une allégorie. La question que pose la protection des tortues est globalement celle des arbitrages que nous devons faire si l'on veut prétendre au développement durable... pour tous. Et dans un calendrier économique et humain qui dépasse notre propre génération.

Comprendre plutôt que savoir

L'analyse du Dessous des Cartes est donc d'abord le produit d'une démarche méthodologique. Mais elle est aussi le fruit de nombreux "voyages géopolitiques" entrepris dans le cadre de missions d'étude, d'enseignement ou humanitaires.

Voyage à Lhassa, par exemple, au cours duquel l'observation attentive des circulations urbaines et leur superposition aux parcours de pèlerinages permettent de comprendre comment l'administration chinoise modifie la géographie religieuse de la ville afin d'effacer peu a peu l'identité d'un peuple pour qui être tibétain, c'est être bouddhiste .

Voyage au Burkina Faso aussi, où une approche problématisée de ce petit pays géographiquement enclavé au cœur de l'Afrique subsaharienne permet de comprendre comment, en s'ajoutant les uns aux autres, de multiples facteurs finissent par l'enclaver aussi dans la pauvreté. C'est bien le sens de ces voyages et des observations lentes et transversales qu'ils permettent que les "itinéraires géopolitiques" proposés dans la première partie de ce livre tentent de restituer. Européens, américains, orientaux, asiatiques ou africains, chacun de ces itinéraires peut être emprunté séparément. Mais ce n'est que réunis qu'ils donnent de la mesure au monde et à ce qui l'anime. Car chaque pays s'inscrit dans un ensemble à la fois historique, géographique, culturel, voire idéologique.
  
Le nom donnée à la seconde partie de cet atlas, «Le monde qui vient», fait lui référence au Monde d'hier de Stefan Zweig, où peu de temps avant de se suicider, l'auteur décrit l'incroyable confort matériel, moral et intellectuel dans lequel vivent les milieux littéraires, politiques et artistiques européens à la veille de la Première Guerre mondiale qui allait déchirer durablement l'Europe. Où l'on comprend comment la force des certitudes rend aveugle, et comment la confiance qu'on avait alors dans le progrès scientifique ou dans le sens de l'histoire avait fini de persuader les Européens que la paix était éternelle.

Le Kurdistan
Est-il possible que nous soyons aussi aveugles que nos aînés face aux signaux que l'on reçoit du monde? Ou bien la disparition des "Empires centraux" de cette époque, la mise en place de l'ONU, l'invention de l'Union européenne nous protègent-elles d'un nouveau dérapage nationaliste et guerrier? C'est la question à laquelle la seconde partie de cet atlas tente de répondre. Réchauffement climatique, "choc des civilisations", pandémies sans précédent, hésitations européennes, développement des intégrismes... tout pourrait en effet indiquer que nous sommes sourds aux alarmes que le monde nous envoie puisque rien ne semble pouvoir nous convaincre d'infléchir notre mode de vie prédateur, notre indifférence au gouffre qui se maintient entre quelques pays et le reste du monde, ou encore notre façon d'instituer nos convictions en valeurs universelles. Au contraire: comme nos aînés, nous reproduisons à l'identique ces systèmes de "pensée unique" qui poussent à inventer ou à fabriquer des ennemis quand ils ne sont encore qu'à l'état embryonnaire. Ainsi sommes-nous passés d'un ennemi "jaune asiatique" au début du XXe siècle à un ennemi "rouge communiste" au milieu du siècle, à un ennemi "vert islamiste" à l'aube du XXIe! Étranges Occidentaux que nous sommes, façonnés et fascinés par notre Occident, si sûrs de nous dans le regard que nous portons sur les autres mondes.

C'est donc pour déconstruire les "prêt-à-penser" que ces certitudes fabriquent, que l'atlas propose dans sa deuxième partie quelques réflexions plus conceptuelles sur la santé mondiale, sur la guerre et ses mobiles, ou sur le terrorisme. On s'aperçoit ainsi, en classant les attentats et en les comparant sur plusieurs planisphères, qu'à l'échelle des trois dernières décennies, le terrorisme islamique n'est responsable que d'une petite part d'entre eux. On peut d'ailleurs en profiter pour se demander si le terrorisme - à cette échelle - n'est pas en train de changer le visage de la guerre, dans le lien qui existait entre État, guerre et territoire. Combattant nomade mondial n'offrant pas d'ennemi localisé et identifiable, absence de champ de bataille, pas d'objectif politique et national à négocier: la géographie sert-elle vraiment toujours à faire la guerre ?

La décision politique pour ces domaines peut-elle encore se faire à l'échelle nationale, justement? Qu'on en juge : OGM, grippe aviaire, pandémie du sida, pluies acides, pollutions marine ou terrestre, réchauffement du climat, migrations, etc., autant de phénomènes économico-politiques qui constituent d'autres faces de la globalisation et qui dépassent les capacités de gestion et de traitement des seuls États. Mondialisés, ces phénomènes ne sont plus « inter nationaux», mais transnationaux. Ensemble, ils montrent que la souveraineté partagée se révèle peut-être plus adaptée pour répondre à ces phénomènes, les virus ou les pollutions ne respectant vraiment pas les frontières des États. La question désormais posée est bien de savoir si le système d'État-nation reste pertinent, et partout, quand il s'agit de gérer la planète.

De l'usage des cartes

Dans Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry parle de son avion comme d'un "outil pour comprendre les vieux problèmes des hommes"... Un peu comme les cartes en somme! Parce qu'elle donne à voir l'entièreté du monde en un clin d’œil, parce qu'elle réussit l'impossible compromis entre science, art et politique, parce qu'elle parvient à conjuguer la réduction mathématique des mondes, l'expression de phénomènes économiques, sociaux ou géopolitiques, avec la beauté des lignes, des formes, des trames et des teintes, la carte fascine.

Parfois belles, parfois secrètes, souvent complexes et toujours spécifiques, les cartes de cet atlas appellent d'abord la lenteur. À la fois texte, objet et miroir de notre terre en réduction, il faut, pour en saisir le sens, aller de l'une à l'autre, revenir, hésiter. Comparer, superposer ou faire varier les échelles.

Comparer... Prenons la carte des Balkans aux XVème et XIXe siècles, à la zone de contact entre l'Empire austro-hongrois au nord et l'Empire ottoman au sud. On voit là une zone de «confins militaires», un peu comme un triangle dont la pointe semble se diriger vers Vienne, et où l'armée des Habsbourg et celle de la Sublime-Porte se trouvent face à face. Prenons ensuite la carte de la même région à la fin du XXe siècle. On s'aperçoit alors que la pointe du triangle est devenue la frontière entre la Bosnie-Herzégovine et la Croatie, au terme de plus de trois années de guerre, entre 1992 et 1995.

Superposer... Quand on la regarde seule, la carte des zones de famine, de pénurie et de malnutrition en Afrique depuis vingt ans n'indique pas grand-chose sur les causes des crises alimentaires. En revanche, quand on la superpose à la carte des conflits, on s'aperçoit que la géographie des zones de famine coïncide souvent avec celle des zones de guerre. Car c'est l'homme et la guerre qui créent la faim, pas le vent ni l'absence de pluie. Du moins plus aujourd'hui.

Varier les échelles... Sur la carte, l'île de Diego Garcia ressemble d'abord à n'importe quel atoll de l'océan Indien. Et pourtant, sous souveraineté britannique, elle est louée par le Royaume-Uni aux États-Unis depuis 1966, et l'îlot sert aujourd'hui de base aux bombardiers américains qui partent en mission vers l'Afghanistan, l'Irak, le golfe Persique ou même la Somalie. Autrement dit, loin d'être un atoll perdu dans l'océan, le changement d'échelle de carte révèle qu'il est au contraire central dans le dispositif de communication qu'utilisent les flottes militaires américaines entre le Pacifique, l'Asie et l'Afrique.

Les sites pétroliers

Du succès des cartes

Dans notre imaginaire comme dans notre quotidien, pour situer ou pour trancher, les cartes jouent leur rôle et remplissent de nombreuses fonctions. Objet depuis longtemps familier pour marcher, pour conduire ou pour enseigner, elles sont désormais un instrument de pilotage, de simulation et même de décision grâce aux logiciels SIG (systèmes d'informations géographiques). Souvent de grande beauté, toujours pédagogiques, elles portent les fantasmes du voyageur et de l'explorateur que l'inconnu attire - terra incognita. Elles sont indispensables aux stratèges et aux militaires tant à l'échelle opérationnelle que tactique. Et puis la carte offre cet avantage de ne point exiger de traducteur, ni même d'apprentissage préalable, comme l'exige l'usage de la boussole. En somme, le monde envoie ses questions, les cartes y répondent.

Comme "l'homme blanc qui ne voit que ce qu'il sait", elles nous donnent l'impression de pouvoir embrasser une réalité que nous savons, mais que nous ne voyons pas: ce sont les nappes de pétrole et les enjeux qui y sont associés, le passage des détroits et le besoin de contrôle qui en découle, les déplacements de population et les rivalités autour d'une frontière. De tout cela, les cartes se chargent.

Enfin, la carte révèle. Car quand l'histoire s'accélère, la géographie se transforme: on l'a constaté avec l'apparition du réseau TGV en France et en Europe, la fin de l'Union soviétique, l'apparition d'Internet, ou celle des réseaux terroristes mondiaux. Ainsi, voilà quinze ans qu'avec constance, pédagogie et facilité, les cartes permettent au Dessous des Cartes de montrer, de raconter et d'expliquer les évolutions du monde depuis la chute du mur de Berlin: mouvements stratégiques, changements géopolitiques, nouveaux tracés de frontière, peuples patrimoines fragilisés, nations et nationalités, religions, flux de la mondialisation et changements climatiques. Les cartes sont des passeurs de savoir.

Cependant, tout ne se dit pas avec les cartes, en particulier la "vérité"... surtout quand elle est politique. Car la carte constitue aussi un outil privilégié de manipulation.

Des limites des cartes

Pendant les quatre siècles qui vont des grandes découvertes du XVe siècle à la colonisation des Amériques, de l'Afrique et de nombreuses parties de l'Asie, la carte est un instrument privilégié des Européens pour s'approprier le monde, et pour entériner leur action : tracés du premier partage du monde que fut en 1494 le traité de Tordesillas entre les couronnes d'Espagne et du Portugal, portulans décrivant les côtes marocaines puis brésiliennes à mesure de la progression des navigateurs lancés par le prince portugais Henri le Navigateur, redécoupages de l'Europe au congrès de Vienne en 1815 à la fin de l'empire napoléonien, ou encore tracés des frontières du continent africain aux congrès de Berlin en 1884-1885, etc.

Le XXe siècle, lui, se présente comme celui de toutes les manipulations cartographiques. On se souvient de l'Allemagne qui, dès 1925, c'est-à-dire seulement six ans après le traité de Versailles, publie une carte montrant "l'encerclement de l'Allemagne par la Grande et la Petite Entente", donnant ainsi l'impression que le pays est assiégé. Une impression que confirment ensuite les cartes éditées par le Parti national-socialiste dès son arrivée au pouvoir en 1933. En fabriquant visuellement un complexe obsidional allemand, les cartes contribuent à valider le concept d'espace vital - rapport population/territoire/ressources - que le pouvoir nazi agite à la fois pour stimuler le nationalisme et pour justifier l'expansionnisme. Songeons aussi au poids de la carte que Russes, Anglais et Américains dessinent à Potsdam et à Yalta avec la victoire en vue sur le nazisme, et qui conduit à diviser l'Europe et les Européens pendant près de cinquante ans.

Est-ce seulement du passé? On trouve toujours aujourd'hui ce lien très étroit qui associe le territoire, l'avenir politique d'un État et la cartographie, avec le cas actuel d'Israël et des territoires palestiniens.  En effet, on peut se demander si cette barrière debout aujourd'hui ou démolie demain n'a pas aussi pour vocation de préfigurer le tracé d'une future frontière pour l'État palestinien. Car dans cette région plus qu'ailleurs, vu les faibles superficies concernées, la carte enseigne que la réalité politique se joue par une inscription de l'État sur le sol. Ainsi, la fixation de la frontière libano-israélienne que permettait le retrait de l'armée israélienne du Sud-Liban au printemps 2000 fut-elle le résultat de quatre mois de travail intense et de négociations ardues, menées parfois au mètre près, arbitrées et validées par les experts géomètres des Nations unies.

Si la carte fixe des limites, elle fige aussi des représentations. C'est bien ce qu'en retiennent certains États qui tentent de forcer le droit international en s'appuyant sur des cartes. En somme, des États "menteurs cartographiques". Certaines librairies de Santiago du Chili vendent ainsi des cartes qui, en prolongeant le pays jusqu'au pôle Sud, lui attribuent de facto une part du "camembert» antarctique. Or le Chili est signataire du traité de Washington de 1959 qui, justement, suspend toute revendication de souveraineté sur le continent glacé. De la même façon, les cartes éditées au Maroc attribuant le Sahara occidental au royaume chérifien alors que ce vaste territoire décolonisé par l'Espagne en 1976 ne possède pas de statut juridique qui soit internationalement reconnu, le peuple sahraoui réclamant son indépendance ou une large autonomie. Autre exemple encore: des cartes politiques syriennes vues à Damas ou à l'Institut du monde arabe à Paris, qui montrent un bassin méditerranéen d'où les États d'Israël et du Liban ont disparu, sans doute tombés dans la Méditerranée. La carte est donc objet de manipulations, discrètes ou ostentatoires, volontaires ou non. Prenons le cas politiquement sensible et culturellement passionnant de la représentation cartographique du monde musulman. Que doit-on montrer sur une carte pour représenter l'islam? Question d'autant plus difficile que les appartenances religieuses ne sont pas des données géographiques comme les rivières ou les reliefs ; ni des données politiques comme les frontières. Les phénomènes culturels ou religieux ne sont pas des objets physiquement inscrits dans l'espace. Faut-il alors créer une carte des pays où l'islam est présent? Où il est majoritaire? Où une majorité d'habitants sont nés de parents musulmans? Où les habitants sont croyants? Pratiquants? Où la loi islamique est pratiquée? Ces hésitations sont d'autant plus pertinentes que la grande civilisation islamique se présente aujourd'hui comme une religion multiple: car si elle s'appuie au départ sur un texte fondateur commun, elle a depuis évolué dans des écoles différentes, sous des formes différentes et s'est divisée en des courants différents. Or, la plupart des "cartes de l'islam" que nous voyons dans les journaux ou même certains atlas ne distinguent pas les chiites des sunnites, les Turcs des Arabes, les zones habitées des zones désertiques, ou encore les pays laïcs des théocraties. D'où ces grandes masses de couleur - toujours vertes ! - où ne sont exprimées ni l'intensité ni la nature du phénomène religieux, ni son empreinte géographique réelle. En ignorant cette complexité, fort difficile à représenter par ailleurs, la simplification de la carte revient à tronquer la réalité. Elle en donne une représentation où viennent s'engouffrer des thèses généralisantes, culturellement perverses, politiquement dangereuses. Comme celles qui substituent à "l'ennemi" soviétique d'hier un successeur islamiste aujourd'hui.

Le 7eme continent
Guerre mentale, ou plus tard guerre réelle? À nous de décider. Cet atlas du Dessous des Cartes n'apporte pas toutes les réponses. Il veut poser les questions, aider à réfléchir, fournir quelques outils pour agir sur nos représentations du monde.

dimanche 27 novembre 2011

Une journée moyenne en France en 2010

"Chacun dispose de 24 heures par jour, dont la moitié est passée à dormir, manger et se préparer." Cette phrase introduit le résumé présentant une étude publiée jeudi 10 novembre par l'Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), qui s'intitule "Depuis onze ans, moins de tâches ménagères, plus d'Internet".




Résultat: la moitié du temps libre des Français, 4 h 58 en 2010, soit une poignée de minute de plus qu'en 1999 – est passé devant un écran. Et c'est la télévision qui l'emporte, avec une moyenne de 2 heures passées devant le poste. Les femmes au foyer la regardent plus qu'en 1999 avec 19 minutes de plus, les étudiants la regardent une demi-heure de moins. Ils ont en partie remplacé la télévision par l'usage de l'ordinateur qui, quel que soit l'âge, est une activité plutôt masculine. Selon l'étude, les hommes de moins de 25 ans passent une demi-heure de plus que les femmes du même âge devant un ordinateur.

Les français regardent en moyenne la télévision 2 heures et 6 minutes par jour.

Les Français ont passé deux fois plus de temps (16 minutes de plus) à jouer ou surfer sur Internet l'année dernière qu'en 1999. Ce temps a doublé en dix ans et se traduit par 33 minutes en moyenne de surf quotidien sur la Toile.

Le temps consacré à la lecture (livres, journaux, y compris lecture de journaux sur Internet) soit 18 minutes par jour en moyenne a, en revanche, diminué d'un tiers depuis 1986, perdant 9 minutes par jour. Les retraités restent les plus gros lecteurs, avec plus d'une demi-heure de lecture par jour.

L'enquête de l'Insee ne fait pas de lien direct entre augmentation du temps de loisirs et diminution du temps de travail. Néanmoins, ce dernier a baissé en moyenne de 11 minutes par jour pour les hommes sur la période étudiée. Il est resté stable pour les femmes. Les hommes ayant un emploi travaillent en moyenne 37 h 15 par semaine, tandis que les femmes, plus souvent employées et plus souvent à temps partiel, travaillent 29 h 5, selon l'Insee.

Lien vers l'étude de l'INSEE: ici

vendredi 18 novembre 2011

Yves Coppens (1934-)

Yves Coppens (1934-)
Yves Coppens, né à Vannes le 9 août 1934, est un paléontologiste et paléoanthropologue français, professeur honoraire au Collège de France. Son nom est attaché à la découverte en 1974 du fossile surnommé Lucy.

Son père, le physicien René Coppens a travaillé sur la radioactivité des roches et a rédigé de nombreuses notes scientifiques pour l’Académie des sciences. Il fut professeur à la Faculté des Sciences.

Yves Coppens est passionné par la Préhistoire et l'archéologie depuis son enfance. Il passe ses années de collège, de lycée et d'université à sillonner les sites archéologiques de sa Bretagne natale, et effectue ses premières fouilles. Il obtient un baccalauréat en sciences expérimentales au lycée Jules Simon de Vannes puis une licence ès sciences naturelles à la faculté des sciences de l'université de Rennes. Il prépare le diplôme de docteur de troisième cycle en débutant une thèse sur les proboscidiens au laboratoire du professeur Jean Piveteau à la faculté des sciences de l'université de Paris.

En 1956, il entre au CNRS à 22 ans. Yves Coppens se dirige vers l’étude d’époques très reculées: le quaternaire et le tertiaire.

En 1960, il commence à monter des expéditions au Tchad, en Ethiopie puis en Algérie, en Tunisie, en Mauritanie, en Indonésie et aux Philippines.
En 1965, il découvre un crâne d’hominidé à Yayo (Angamma) nommé Tchadanthropus Uxoris. Le Tchadanthropus, peut-être âgé d’un million d’années, serait proche d’Homo erectus.
En 1969, Maître de conférences au Muséum National d'Histoire Naturelle, il est donc naturellement à la sous-direction du Musée de l'Homme.
En 1974 à Hadar, un fossile relativement complet d'Australopithecus afarensis est découvert dans le cadre de l'International Afar Research Expedition, un projet regroupant une trentaine de chercheurs éthiopiens, américains et français co-dirigé par Donald Johanson (paléoanthropologie), Maurice Taieb (géologie) et Yves Coppens (paléontologie). Le premier fragment du fossile a été repéré par Tom Gray, l'un des étudiants de Donald Johanson. Le fossile est surnommé "Lucy", en référence à Lucy in the Sky with Diamonds, la chanson des Beatles écoutée par l'équipe.

Squelette de Lucy, Australopithecus afarensis (entre 4,1 et 3 millions d'années) découvert en Éthiopie en 1974

En 1980, il est nommé directeur et professeur au Muséum pendant 3 ans.
En 1981, il propose une explication environnementale de la séparation Hominidae Panidae: l’East Side Story.
En 1983, Yves Coppens est élu titulaire de la Chaire de Paléoanthropologie et Préhistoire du Collège de France.
En 1988 Yves Coppens a développé et démontré comment l’acquis avait pris le pas sur l’inné, ce qui a notamment ralenti l’évolution humaine depuis plusieurs dizaines de milliers d’années.
En 2003, suite aux découvertes de Toumaï et d’Abel, Yves Coppens remet lui-même en cause sa théorie de l’East Side Story. Il participe à la réalisation de l'"Odyssée de l'espèce".
En 2006, il est nommé par le président de la République au Haut conseil de la recherche et de la technologie qui doit "éclairer le chef de l'Etat et le gouvernement sur toutes les questions relatives aux grandes orientations de la nation en matière de politique de recherche".
En 2007,  il donne sa caution scientifique avec Jean Guylaine sur le tournage du documentaire "Le Sacre de l'Homme".
En 2008, Yves Coppens publie le livre "Histoire de l'homme" où il évoque son parcours professionnel, la découverte de Lucy...
En 2009, Yves Coppens publie "Le présent du passé".
En 2010,  Yves Coppens est nommé Président du Conseil Scientifique de la sauvegarde de la Grotte de Lascaux.
En 2010, il écrit "Le présent du passé au carré".


Les citations d’Yves Coppens

"L'homme ne peut recevoir qu'une définition biologique. On ne peut expliquer l'homme ni par l'outil, ni par le langage, ni par l'organisation sociale."
Extrait d'un Entretien avec Didier Sénécal   (Avril 1996)

"La loi de l'évolution est la plus importante de toutes les lois du monde parce qu'elle a présidé à notre naissance, qu'elle a régi notre passé, et dans une large mesure, elle contrôle notre avenir."
Extrait de la revue Le Monde de l'éducation (Juillet-Août 2001)

"L'évolution est événementielle. C'est l'événement qui fait l'évolution et l'événement - en l'occurrence la circonstance - fait la transformation."
Extrait d'une interview avec Pierre Boncenne - Le Monde de l'éducation (Décembre 1999)

Quand Yves Coppens parle de la théorie de l'évolution...


"... Ce qui nous conduit à nous interroger sur le mécanisme de l'évolution. On constate que, dans un environnement identique, toutes les espèces évoluent dans le même sens : celui, précisément, de l'adaptation à ce milieu. Selon l'idée darwinienne, qui est toujours à peu près admise aujourd'hui, certains individus subiraient des mutations génétiques qui se produiraient au hasard, et plusieurs d'entre elles donneraient éventuellement un avantage pour subsister dans leur nouvel environnement.
Au fil des générations, cette nouvelle espèce s'imposerait, sélectionnée en quelque sorte par le milieu. Cette théorie ne me plaît pas beaucoup, dans son ensemble. Il est quand même étonnant que les mutations avantageuses surviennent justement au moment où on en a besoin! Au risque de faire hurler les biologistes, et sans revenir aux thèses de Lamarck, je crois qu'il faudrait s'interroger sur la façon dont les gènes pourraient enregistrer certaines transformations de l'environnement. En tout cas, le hasard fait trop bien les choses pour être crédible... L'apparition d'un pré humain qui tape sur les cailloux, fabrique des outils, de manière un peu occasionnelle, puis de plus en plus fréquente, jusqu'à en faire une culture, ou, si l'on préfère, le développement de la conscience, qui finit par créer un environnement culturel, cela est aussi, pour moi, un grand mystère. On part d'un être instinctif, sans liberté individuelle, pour arriver à un homme qui a acquis une liberté d'action et un libre arbitre grâce à la connaissance qu'il a accumulée et transmise... Le développement technique et culturel dépasse le développement biologique...
"
(article août 1995)



mardi 15 novembre 2011

Lao Tseu - (milieu VIe siècle avJC – milieu Ve siècle avJC)

Statue de Lao Tseu
Comme pour le barde grec Homère, nous ne savons pas qui fut Lao Tseu, ni même s'il a existé. Les informations historiques le concernant sont rares et incertaines et sa biographie se développe à partir de la dynastie Han, essentiellement à partir d’éléments surnaturels et religieux; quelques chercheurs sceptiques estiment depuis la fin du XXe siècle qu'il s’agit d’un personnage fictif et composite, et non proprement historique.

Dans sa pensée, n'oublions pas que le sage reste en retrait, comme debout dans la pénombre. En suivant cette logique, on serait en droit d'estimer que, il aurait pu changer de nom à plusieurs reprises, dans le but délibéré de jeter une confusion permanente sur son existence. Selon l'endroit où il se trouvait, il pouvait y être connu sous un ou plusieurs noms différents. Ce qui, aujourd'hui, bien sûr, met un voile d'obscurité sur l'historicité du personnage, les sources citant divers noms pour, probablement sans le savoir, la même personne. L'usage de plusieurs noms pour une même personne, en Chine, était à l'époque une pratique généralisée et même traditionnelle.

Lao Tseu est considéré par les sectes taoïstes comme un dieu et comme leur ancêtre commun. Il est représenté comme un vieillard à la barbe blanche, parfois monté sur un buffle.

Lao Tseu est un titre qui signifie "vieux maître" et qui a pu être donné à n'importe quel philosophe, ou peut simplement vouloir dire "celui qui a écrit ce livre". On ne sait même pas exactement quand il vécut, différents témoignages le situant quelque part entre le XIIIème et le IVème siècle avJC. Ce qui suit est simplement le plus probable.

Lao Tseu naquit dans une famille paysanne du Henan vers 570 av. J.-C. Il obtint la charge d'historien impérial des archives d'État à la cour des Zhou. C'était une période d'instabilité politique et sociale, aussi Lao Tseu décida-t-il de devenir ermite. Il partit pour la montagne, mais fut arrêté à la frontière. Les gardes l'autorisèrent à passer à condition qu'il laisse une preuve de sa sagesse. Monté sur son boeuf, Lao Tseu rédigea un court opuscule et quitta la Chine pour toujours. Le livre, appelé le Lao Tseu ou encore le Tao-tö king, est le texte fondateur du taoïsme. Il semble en réalité avoir été écrit au cours du IIIème siècle avJC.

Ce livre est divisé en deux parties: le Te Jing (le livre de la vertu) est suivi par le Dao Jing (le livre de la voie). Cette classification est due à la découverte en 1973 du plus ancien exemplaire connu, le Manuscrit de Soie. La première partie traite de sujets sociaux, politiques et moraux, la seconde de métaphysique. Au coeur de la pensée taoïste, on trouve la croyance en l'unité naturelle de l'homme et du monde. Quand cette unité existe, les humains vivent dans la simplicité et l'harmonie; quand cette unité est rompue, il en résulte désirs, égoïsme et compétition. On fait appel à la morale et à la politique quand l'unité manque, mais elles ne font qu'empirer les choses.

Le taoïsme


Le but du taoïsme est de retrouver l'unité en rejetant les conventions sociales, la morale convenue et les désirs mondains. Tant que l'unité ne sera pas réalisée, il y aura des gouvernements. Ceux-ci devraient faire en sorte que les gens vivent selon la nature, sans leur imposer un code de conduite quel qu'il soit. Dans l'idéal, le philosophe ou le sage sera tellement empli du "de" (la vertu ou le pouvoir) du tao que les gens reconnaîtront sa valeur, le prendront pour modèle et feront de lui leur dirigeant.

La notion de tao dans le taoïsme n'est pas la même que dans le confucianisme. Il est éternel, immuable, à la fois transcendant et immanent; il est la source de toute chose et cependant il est vide et n'engendre rien. Cette union des contraires appartient pleinement au taoïsme. Tout naturellement, il a versé dans le mysticisme et s'est associé à l'alchimie ainsi qu'à la recherche de l'immortalité.

Le paradoxe de Lao Tseu

Soit réel ou fictif, le "personnage" Lao Tseu a réellement existé, même s'il n'a pas existé vraiment sous  son nom ou sous un nom d'emprunt comme c'était d'usage à l'époque. Puisque c'est probablement un nom en lien avec un personnage de légende, ayant eu cours au temps de "Printemps" et "Automnes", que le personnage ayant inspiré le pseudonyme a existé ou non, n'a que peu d'importance. En effet, si le personnage n'a pas existé, mais que l'œuvre qui lui est attribuée existe bien, alors on se retrouve en plein paradoxe.

Premièrement, il est possible que Lao Tseu ait écrit l'œuvre lui-même. 
Deuxièmement, il est possible que son oeuvre ait été rédigée à titre posthume par un disciple direct. Troisièmement, l'auteur voulant valoriser son œuvre décide de prendre un pseudonyme en lien avec un personnage dont la sagesse fait autorité. Dans cette troisième alternative, on est renvoyé à la notion même de paradoxe. Puisque, l'auteur (anonyme) a pris le pseudonyme du sage reclus, et ce même s'il n'a pas vécu, ayant pris son nom, il devient donc faux de dire qu'il n'a pas vécu. 
Quatrièmement, il est possible qu'il ait écrit l'œuvre lui-même et que, dans une époque où les auteurs ne signaient pas leurs œuvres de leurs propres noms, il l'ait fait dans le but de jeter un doute dans l'esprit des générations futures. Cette quatrième hypothèse, nous ramène encore à la notion de paradoxe: il signe de son propre nom, dans le but que l'on anticipe qu'il n'est pas l'auteur... 






Biographie

- Le Lao-Tseu, suivi des Quatre canons de l'empereur jaune, trad. Jen Lévy. Ed. Albin Michel, 2009
- Tao Te King. Ed. Albin Michel, 1984
- Philosophes taoistes, Tome 1, Lao-tseu, Tchouang-tseu, Lie-tseu, collectif. Ed. La Pleiade.
- Tao Te King, trad. Liou Kia-hway. Ed. Gallimard.
- Tao Te King, trad. Claude Larre. Ed. Les Carnets, 2008
- Tao Te King, trad. Stephen Mitchell
- Tao Te King. Ed. Folio, 2002
- Marcel Conche, Lao Tseu, Tao Te King. Ed. PUF
- Max Kaltenmark, Lao Tseu et le taoïsme, collection micrcosme "Maîtres spirituels", Seuil Paris, 1986

En ligne traduction Stanislas Julien : Taoteking, en téléchargement PDF.
Livre audio, trad. Stanislas Julien (1h 23mn - mp3) : Littérature audio


Citations de Lao Tseu

"Celui qui se conduit vraiment en chef ne prend pas part à l'action."
Extrait du Tao Te King

"Le sage peut découvrir le monde sans franchir sa porte. Il voit sans regarder, accomplit sans agir."

"Celui qui excelle à employer les hommes se met au-dessous d'eux."

"Connaître les autres, c'est sagesse. Se connaître soi-même, c'est sagesse supérieure."

"Imposer sa volonté aux autres, c'est force. Se l'imposer à soi-même, c'est force supérieure."

"Ceux qui savent ne parlent pas, ceux qui parlent ne savent pas. Le sage enseigne par ses actes, non par ses paroles."

"Plus le sage donne aux autres, plus il possède."
Mots d'Asie

"Rendre le bien pour le bien et le bien pour le mal, c'est la bonté efficace."

"Savoir se contenter de ce que l'on a : c'est être riche."

"Le sage sans jamais faire de grandes actions, accomplit de grandes choses."

"L'être qu'on peut nommer n'est pas l'être suprême."

"Les hommes sont différents dans la vie, semblables dans la mort."

"Celui qui excelle ne discute pas, il maîtrise sa science et se tait."
Extrait du Tao Te King

"Gouverne le mieux qui gouverne le moins."
Extrait du Tao Te King

"Parole parée n'est pas sincère."
Extrait du Tao Te King

"C'est la conscience humaine du Beau qui différencie le Beau du Laid."

"Créer, non posséder ; œuvrer, non retenir ; accroître, non dominer."

"Renoncez à l'étude et vous n'aurez aucun souci."

"La vertu, immuable, ne quitte pas l'homme avec la mort, elle retourne au nourrisson."
Extrait du Tao Te King

"Le bonheur naît du malheur, le malheur est caché au sein du bonheur."

"L'expérience n'est une lumière qui n'éclaire que soi-même."

"Mieux vaut allumer une bougie que maudire les ténèbres."

"Qui domine les autres est fort. Qui se domine est puissant."

"Le sage ne rencontre pas de difficultés. Car il vit dans la conscience des difficultés. Et donc n'en souffre pas."

"Dureté et rigidité sont compagnons de la mort. Fragilité et souplesse sont compagnons de la vie."

"Quand les gros sont maigres, il y a longtemps que les maigres sont morts."

"Le plus grand arbre est né d'une graine menue."

"Une terrasse de neuf étages commence par un tas de terre."

"Un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas."
Extrait du Tao Te King

"La plus grande révélation est le silence."

"La meilleure façon de combattre le mal est un progrès résolu dans le bien."

"Quand le débutant est conscient de ses besoins, il finit par être plus intelligent que le sage distrait."

"Arrêtez le mal avant qu'il n'existe ; calmez le désordre avant qu'il n'éclate."

"Le sage vit dans la conscience des difficultés et n'en souffre pas."

"Paie le mal avec la justice, et la bonté avec la bonté."

"Le filet du ciel est immense et ses mailles sont écartées, mais il n'y a pas un méchant qui puisse l'éviter."
Extrait du Tao Te King

"L'homme content de son sort ne connaît pas la ruine."
Extrait du Tao Te King

"Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères."
Extrait du Tao Te King

"L'homme maître de soi n'aura point d'autre maître."

"Si quelqu'un t'a offensé, ne cherche pas à te venger. Assieds-toi au bord de la rivière et bientôt tu verras passer son cadavre."

"Celui qui parle beaucoup est souvent réduit au silence."
Extrait du Tao Te King

"Quelle belle conception les anciens avaient de la mort : repos des bons, terreur des méchants ! La mort, c'est l'épreuve de la vertu."

"Un grand pays ne désire que rassembler les hommes et les nourrir. Un petit pays ne désire que s'allier au grand et le servir."

"Inutile d'enseigner aux singes à grimper aux arbres."

"L'être crée des phénomènes que seul le vide permet d'utiliser."
Extrait du Tao Te King

"Être conscient de la difficulté permet de l'éviter."
Extrait du Tao Te King

"Gouverner un grand pays revient à cuire un petit poisson. Celui qui sait faire frire un petit poisson ne doit pas le remuer trop souvent."
Extrait du Tao Te King

"Si deux influx ne se nuisent pas Leurs forces s'unissent."
Extrait du Tao Te King

"Qui triomphe de lui-même possède la force."
Extrait du Tao Te King

"Qui vit la mort jouit d'une longue vie."
Extrait du Tao Te King

"Ne pas connaître l'éveil conduit à la confusion."
Extrait du Tao Te King

"Le silence permet de trouver son destin."
Extrait du Tao Te King

"Cultive en toi ce qui te le permet."
Extrait de Le vrai traité du vide parfait

"Etre courageux sans compassion mène à la mort."

"Savoir et se dire que l'on ne sait pas est bien."
Extrait du Tao Te King

"Le bonheur repose sur le malheur, le malheur couve sous le bonheur. Qui connaît leur apogée respective ?"

"Tout le monde tient le beau pour le beau. C'est en cela que réside la laideur. Tout le monde tient le bien pour le bien. C'est en cela que réside le mal."
Extrait du Tao Te King

"Ne sois pas trop gourmand dans ta quête du bonheur et qu'il ne t'effraie pas."

"Le ciel arme de pitié ceux qu'il ne veut pas voir détruits."
Extrait du Tao Te King

"La seule façon d'accomplir est d'être."

"Les formes et les choses se manifestent à celui qui n'est pas attaché à son être propre. Dans ses mouvements, il est comme l'eau ; dans son repos il est comme un miroir, et dans ses réponses, il est comme l'écho."
Extrait de Le Vrai Classique du vide parfait

"La bonté en parole amène la confiance. La bonté en pensée amène la profondeur. La bonté en donnant amène l'amour."

"Celui qui sait qu'assez c'est assez, en aura toujours suffisamment."

"Se voir soi-même c'est être clairvoyant."

"Plus on voyage au loin, moins on se connaît."
Extrait du Tao Te King

"C'est ce qui manque qui donne la raison d'être."

"Celui qui a inventé le bateau a aussi inventé le naufrage."

"Celui qui sait se satisfaire aura toujours le nécessaire."

"Si vous croyez savoir, vous ne savez pas."
Extrait du Tao Te King

"L'homme suit les voies de la Terre, la Terre suit les voies du Ciel, le ciel suit les voies de la Voie, et la Voie suit ses propres voies."
Extrait de Tao Te King

"La règle du sage, pour gouverner, est d'ouvrir les cœurs et d'emplir les ventres."
Extrait de Tao Te King

"Un vrai chef ne paraît pas martial. Qui sait se battre ne s'emporte pas. Qui saura vaincre évitera d'affronter. Qui saura manier les hommes s'abaissera..."
Extrait de Tao Te King

"Un grand Etat s'agenouille devant un petit Etat. Passif, il le vainc. Un petit Etat s'agenouille devant un grand État. Passif, il est vaincu."

"Etre humain c'est aimer les hommes. Etre sage c'est les connaître."

"Les mots de vérité manquent souvent d'élégance. Les paroles élégantes sont rarement vérités."

"Les vraies paroles ne séduisent jamais. Les belles paroles ne sont pas vérité. Les bonnes paroles n'argumentent pas. Les arguments ne sont que discours. Celui qui sait n'a pas un grand savoir. Un grand savoir ne connaît rien."

"Les ronces et les épines poussent sur la trace des armées."

"Le but n'est pas le but, c'est la voie."

"Dans les combats, il n'est pas de vainqueur, et la victoire devrait être célébrée en des rites funèbres."

"Le vrai voyageur n'a pas de plan établi et n'a pas l'intention d'arriver."

"Je traite avec bonté ceux qui ont la bonté ; je traite avec bonté ceux qui sont sans bonté. Et ainsi gagne la bonté."

"Demeure aussi prudent au terme qu'au début ; ainsi tu éviteras l'échec."
Extrait de Tao Te King

"L'échec est le fondement de la réussite."

"Le poète sait jouer sur une harpe sans cordes et il sait ensuite répondre à ceux qui prétendent n'avoir pas entendu la musique."

"Quand le peuple ne craint plus le pouvoir, c'est qu'il espère déjà un autre pouvoir."

"Trente rayons convergent au moyeu, mais c'est le vide médian qui fait marcher le char."

"De l'argile, nous faisons un pot, mais c'est le vide à l'intérieur qui retient ce que nous voulons."
Extrait de Tao Te King

"Le plus grand conquérant est celui qui sait vaincre sans bataille."

"Celui qui sait se contenter sera toujours content."

"Le sage, sans agir, œuvre."

"Ceux qui ne demandent rien ont tout."

"La rigidité et la dureté sont les compagnons de la mort. La douceur et la délicatesse sont les compagnons de la vie."

"Qui parle peu est lui-même et naturel."
Extrait de Tao Te King

"Quand l'oeuvre des meilleurs chefs est achevée, le peuple dit: c'est nous qui avons fait ça."

"Prendre conscience, c'est transformer le voile qui recouvre la lumière en miroir."
Extrait de Tao Te King

"Le sage ne veut pas être estimé comme le jade, ni méprisé comme la pierre."

"Choisis un bon terrain pour ta demeure. Choisis-le profond pour ton coeur. Choisis envers autrui la bienveillance. Choisis en paroles la vérité."
Extrait de Tao Te King

"Choisis en politique le bon ordre. Choisis en affaire l'efficacité. Choisis pour agir l'opportunité. Ne rivalise point: tu seras sans reproche."
Extrait de Tao Te King

"Le ciel dure, la terre persiste Qu'est-ce donc qui les fait persister et durer ? Ils ne vivent point pour eux-mêmes Voilà ce qui les fait durer et persister."
Extrait de Tao Te King

"Le sage équarrit sans blesser Incline sans porter atteinte Rectifie sans faire violence Et resplendit sans aveugler."
Extrait de Tao Te King

"La vie est un départ et la mort un retour."
Extrait de Tao Te King

"Sois avare de tes paroles, et les choses s'arrangeront d'elles-mêmes."

"Il n'est rien qui ne s'arrange par la pratique du non-agir."
Extrait de Tao Te King

"J'ai trois trésors que je détiens et auxquels je m'attache: Le premier est amour, Le deuxième est économie, Le troisième est humilité."

"Plus se multiplient les lois et les ordonnances, plus foisonnent les voleurs et les bandits."

"Ceux qui ont une constitution solide peuvent vivre longtemps. Ceux qui sont de mauvaise constitution meurent jeunes. Ceux qui ont une constitution solide meurent jeunes parce qu'ils abusent de leur santé."

"Trois hommes sur dix sont sur le chemin de la vie. Trois hommes sur dix sont sur le chemin de la mort. Trois hommes sur dix étaient sur le chemin de la vie s'acheminent prématurément vers la terre de mort."

"Produire et faire croître, produire sans s'approprier, agir sans rien attendre, guider sans contraindre, c'est la vertu suprême."
  

samedi 12 novembre 2011

Cantiques des colonnes - Paul Valéry (1871-1945)

à Léon-Paul Fargue.

Douces colonnes, aux
Chapeaux garnis de jour,
Ornés de vrais oiseaux
Qui marchent sur le tour,


Douces colonnes, ô
L’orchestre de fuseaux!
Chacun immole son
Silence à l’unisson.


– Que portez-vous si haut,
Égales radieuses?
– Au désir sans défaut
Nos grâces studieuses!


Nous chantons à la fois
Que nous portons les cieux!
Ô seule et sage voix
Qui chantes pour les yeux!


Vois quels hymnes candides!
Quelle sonorité
Nos éléments limpides
Tirent de la clarté!


Si froides et dorées
Nous fûmes de nos lits
Par le ciseau tirées,
Pour devenir ces lys!


De nos lits de cristal
Nous fûmes éveillées,
Des griffes de métal
Nous ont appareillées.


Pour affronter la lune,
La lune et le soleil,
On nous polit chacune
Comme ongle de l’orteil!


Servantes sans genoux,
Sourires sans figures,
La belle devant nous
Se sent les jambes pures.


Pieusement pareilles,
Le nez sous le bandeau
Et nos riches oreilles
Sourdes au blanc fardeau,


Un temple sur les yeux
Noirs pour l’éternité,
Nous allons sans les dieux
À la divinité!


Nos antiques jeunesses,
Chair mate et belles ombres,
Sont fières des finesses
Qui naissent par les nombres!


Filles des nombres d’or,
Fortes des lois du ciel,
Sur nous tombe et s’endort
Un dieu couleur de miel.


Il dort content, le Jour,
Que chaque jour offrons
Sur la table d’amour
Étale sur nos fronts.


Incorruptibles soeurs,
Mi-brûlantes, mi-fraîches,
Nous prîmes pour danseurs
Brises et feuilles sèches,


Et les siècles par dix,
Et les peuples passés,
C’est un profond jadis,
Jadis jamais assez !


Sous nos mêmes amours
Plus lourdes que le monde
Nous traversons les jours
Comme une pierre l’onde!


Nous marchons dans le temps
Et nos corps éclatants
Ont des pas ineffables
Qui marquent dans les fables...


Paul Valéry  recueil " Charmes". (1922)


Paul Valéry médite devant des colonnes antiques qu'il évoque comme une image stylisée de l'homme, un symbole de l'intelligence victorieuse de la matière, une synthèse unissant l'architecture aux mathématiques, "Qui naissent par les nombres!", "Filles des nombres d’or", ainsi qu'à la musique et à la danse.

Les colonnes ainsi assimilées à des figures humaines, nous invitent à considérer l’homme comme un trait d’union  vers les cieux. Avec Paul Valéry , nous passons de l’horizontale à la verticale. Sous l'agitation du mythe, avec ses dieux et ses héros si humains dans la violence de leurs passions, une image de la rationalité de l'homme, toujours le même dans une égalité qui fait à la fois son humilité et sa grandeur.

Harmonie des colonnes, ou colonnes d'harmonie ? Il faut, pour comprendre le monde commencer par faire silence en soi-même: "Chacun immole son Silence à l’unisson". L'homme est en perpetuelle recherche. "Un temple sur les yeux Noirs pour l’éternité" et cet incroyable  effort qu'il entreprend pour quitter les ténébres pour la lumière est une tache ancestrale, millénaire: "Et les siècles par dix, Et les peuples passés, C’est un profond jadis, Jadis jamais assez !"

L'homme est libre de ses choix, et c'est par son discernement qu'il surmonte ses désirs, ses passions animales pour devenir homme: "– Que portez-vous si haut, Égales radieuses? – Au désir sans défaut Nos grâces studieuses!". Il s'agit là d'un véritable travail.

Ces colonnes, pierres gisant dans la terre: "Nous fûmes de nos lits Par le ciseau tirées", ont été façonnées par l'intelligence et le génie de l'artiste.  Quel bel exemple à suivre que la beauté de ces colonnes... L'homme lui aussi quitte son lit, quitte l'inertie du sommeil et, armé du ciseau et du maillet, entreprend un travail sur lui même. Et l'homme est bien cette pierre: "Nous traversons les jours Comme une pierre l’onde!"

Au cœur du temple, la statue divine s'est humanisée, les colonnes pressent autour d'elles leur évocation spiritualisée de l'humanité. Leur chant est symbole,un choeur "Qui chantes pour les yeux!". Les hommes qui les écoutent "Tirent de la clarté!" d'un cantique, qui peut se concevoir dans un sens religieux, mais une religion sans dogme.

La calme présence de ces "incorruptibles sœurs, mi -brûlantes mi-fraîches", de ces "servantes sans genoux, sourires sans figures", exprime une certaine idée de l'homme et lui accorde un statut quasi divin: "Nous allons sans les dieux À la divinité!".


 
Paul Valéry
Paul Valéry est un écrivain, poète, philosophe et épistémologue français, né à Sète (34) le 30 octobre 1871 et mort à Paris le 20 juillet 1945.

Passionné par les mathématiques et la musique, il s’essaye également en 1889 à la poésie. C’est à cette époque qu’il fait la connaissance de Gide et de Mallarmé. Les vers qu’il écrit dans ces années-là s’inscrivent ainsi, tout naturellement, dans la mouvance symboliste.

Il s’installe, en 1894, à Paris, où il obtient un poste de rédacteur au ministère de la Guerre. Mais cette période marque pour Paul Valéry le début d’un long silence poétique. À la suite d’une grave crise morale et sentimentale, le jeune homme, en effet, décide de renoncer à l’écriture poétique pour mieux se consacrer à la connaissance de soi et du monde. Il entreprend la rédaction des Cahiers dans lesquels il consigne quotidiennement l’évolution de sa conscience et de ses rapports au temps, au rêve et au langage.

Ce n’est qu’en 1917 que, sous l’influence de Gide notamment, il revient à la poésie, avec la publication chez Gallimard de La Jeune Parque, dont le succès fut immédiat et annonce celui des autres grands poèmes (Le Cimetière marin, en 1920) ou recueils poétiques (Charmes, en 1922). Paul Valéry privilégia toujours dans sa poésie la maîtrise formelle sur le sens et l'inspiration : "Mes vers ont le sens qu'on leur prête".

Sous l'Occupation, Paul Valéry, refusant de collaborer, prononce en sa qualité de secrétaire de l'Académie française l'éloge funèbre du "juif Henri Bergson". Cette prise de position lui vaut de perdre ce poste, comme celui d’administrateur du Centre universitaire de Nice. Il meurt le 20 juillet 1945, quelques semaines après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Après des funérailles nationales à la demande de Charles de Gaulle, il est inhumé à Sète, au cimetière marin qu'il avait célébré dans son poème.

La portée philosophique et épistémologique de l'œuvre de Valéry est souvent méconnue. Paul Valéry est l'un des penseurs éminents du constructivisme. Le rapport que Valéry entretient avec la philosophie est singulier. Dans ses Cahiers il écrit: "Je lis mal et avec ennui les philosophes, qui sont trop longs et dont la langue m'est antipathique."

Pour Valéry, le philosophe est plus un habile sophiste, manieur de concepts, qu'un artisan au service du Savoir comme l'est le scientifique. En revanche, son désir de comprendre le monde dans sa généralité et jusqu'au processus de la pensée lui-même - caractéristique du philosophe - oriente fortement son travail. Les essais de Valéry traduisent ses inquiétudes sur la pérennité de la civilisation: "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles", l'avenir des "droits de l'esprit", le rôle de la littérature dans la formation, et la rétroaction du progrès sur l'homme.

samedi 5 novembre 2011

Discours à la jeunesse (extrait) - Jean Jaurès (1859 -1914)

Jean Jaurès (1859 -1914)
L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement.

Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la sombre nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante, dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres.
Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication.

Le courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie.

Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action.

Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit ; c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant que l’on peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendues.

Le courage, c’est d’être tout ensemble, et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe.

Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale.

Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou à tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés.

Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes.

Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin.

Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense.

Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.

Ah ! vraiment, comme notre conception de la vie est pauvre, comme notre science de vivre est courte, si nous croyons que, la guerre abolie, les occasions manqueront aux hommes d’exercer et d’éprouver leur courage, et qu’il faut prolonger les roulements de tambour qui dans les lycées du premier Empire faisaient sauter les cœurs ! Ils sonnaient alors un son héroïque ; dans notre vingtième siècle, ils sonneraient creux.

Et vous, jeunes gens, vous voulez que votre vie soit vivante, sincère et pleine. C’est pourquoi je vous ai dit, comme à des hommes, quelques-unes des choses que je portais en moi.

Albi, 1903