mercredi 31 août 2011

Discours du Chef Seattle (1786-1866)

Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?

L'idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple.

Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d'insecte sont sacrés dans le souvenir et l'expérience de mon peuple.

La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l'homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu'ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n'oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l'homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l'homme, tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand chef à Washington envoie dire qu'il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu'il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérons donc, votre offre d'acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n'est pas seulement de l'eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu'elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l'eau claire des lacs parle d'événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l'eau est la voix du père de mon père.

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l'enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c'est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n'est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu'il l'a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l'oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu'un désert.

Il n'y a pas d'endroit paisible dans les villes de l'homme blanc. Pas d'endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d'un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d'un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L'Indien préfère le son doux du vent s'élançant au-dessus de la face d'un étang, et l'odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.

L'air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle.

La bête, l'arbre, l'homme. Ils partagent tous le même souffle.

L'homme blanc ne semble pas remarquer l'air qu'il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l'air nous est précieux, que l'air partage son esprit avec tout ce qu'il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit où même l'homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés. Nous considérerons donc votre offre d'acheter notre terre. Mais si nous décidons de l'accepter, j'y mettrai une condition : l'homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d'autre façon de vivre.

J'ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui les avait abattus d'un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu'est-ce que l'homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l'homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu'ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu'ils respectent la terre, dites à vos enfants qu'elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci: la terre n'appartient pas à l'homme ; l'homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre.

Ce n'est pas l'homme qui a tissé la trame de la vie: il en est seulement un fil. Tout ce qu'il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l'homme blanc, dont le dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l'homme blanc découvrira peut-être un jour, c'est que notre dieu est le même dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le dieu de l'homme, et sa pitié est égale pour l'homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c'est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du dieu qui vous a amenés jusqu'à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l'homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d'hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent.

Où est le hallier ? Disparu. 
Où est l'aigle ? Disparu.
La fin de la vie, le début de la survivance.


Chef Seattle, 1854, Discours prononcé en 1854 par Seattle, chef des tribus Duwamish et Suquamish, devant le gouverneur Isaac Stevens, en réponse au commissaire aux affaires indiennes,  venu pour négocier l'achat des terres indiennes. Source: Wikisource



Chef Seattle (1786-1866)
Le Chef Seattle (ou Sealth ou encore Seathl) des tribus amérindiennes Suquamish et Duwamish, est né vers 1786 sur l'île Blake dans l'État de Washington, et mort le 7 juin 1866 dans la réserve Suquamish de Port Madison, Washington (au nord de l'île Bainbridge et au sud de Poulsbo).

Son père, Schweabe, était un noble de la tribu des Suquamishs, et sa mère, Scholitza, une Duwamish. La ville de Seattle est baptisée ainsi en son hommage. Le Chef Seattle est connu pour un discours adressé au gouverneur Isaac M. Stevens en 1854.

Un discours tenu par le Chef Seattle en janvier 1854 a été rapporté par Dr. Henry A. Smith, négociateur du gouvernement, dans le journal Seattle Sunday Star en 1887. Il s'agit d'une réponse à un discours du gouverneur Isaac M. Stevens, Commissaire aux affaires indiennes.

Selon les Archives nationales des États-Unis National Archives and Records Administration, "L'absence de toute preuve contemporaine amène à douter sérieusement de l'exactitude des souvenirs de Dr. Smith en 1887, environ 32 ans après les événements évoqués. C'est pourquoi il est impossible ... soit de confirmer soit de contester la validité de ce message."

Si le contenu du discours n'est pas sûr, les témoins de l'époque sont tous d'accord pour dire que le discours dura environ une demi-heure, et que durant tout le discours, Chef Seattle, un homme assez grand, laissa une main sur la tête du gouverneur Stevens, homme de petite taille.

Le discours redevint célèbre quand une troisième version commença à circuler, celle que tout le monde connaît aujourd’hui et qui date des années 1970. Cette dernière semble avoir été minutieusement travaillée et a peu de choses en commun avec l’original. Il fut même cité par Al Gore dans son livre "Sauver la planète Terre" en 1992. Cette version semble avoir été rédigée en 1971 par un scénariste américain, Ted Perry. L’affaire est révélée par le New York Times en avril 1992. 

Certaines affirmations de la version populaire confirment qu’il s’agit d’un faux: la traversée par le "fil qui parle" des montagnes de Seattle, alors qu’elle n’avait pas encore eu lieu, les bisons qui étaient inconnus dans cette région, et la mention d’un chemin de fer qui n’existera pas avant 1870. C’est une supercherie médiatique de l’ère écologique naissante qui, à sa révélation, a cependant amené ses détracteurs à préciser qu’elle n’enlève rien à la stature historique du Chef Seattle, ni aux idées des défenseurs de l’environnement.

vendredi 12 août 2011

La liberté de penser - Gustave Chatel

Aquarelle de Lolo de Lisle
L'homme est un être doué de liberté et de raison ; le premier usage, l'usage essentiel qu'il doit et peut faire de sa liberté, c'est de se servir de cette faculté éminente, la raison. 

La raison lui permet de se rendre compte de tous les ordres de faits, d'idées ou de sentiments, de discuter, contrôler et vérifier tout système, toute croyance, toute institution: c'est là la véritable liberté de pensée. 

La liberté de penser est "le droit pour tout esprit humain de remplir sa fonction d'esprit" ; elle est une méthode d'investigation et de recherche. 

Cette recherche de la vérité par chaque individu, le libre effort de chacun dans cette voie ne doit jamais être entravé.

A quoi lui servirait la raison ? Il a le devoir de contrôler ses pensées, d'examiner librement les doctrines et les idées qu'on lui propose: sur quoi sont-elles fondées ? Libre et raisonnable, l'homme doit tendre au progrès; il ne peut, sans se dégrader, sans abdiquer, enchaîner sa pensée sous le joug d'un autre.

Qui osera violenter ma pensée ? De quel droit ? Du droit de la vérité que possède mon semblable ? Sa vérité? N'est-il pas un homme comme moi ? Sa raison lui démontre la vérité de ce principe, et la mienne m'en démontre la fausseté.

Ma pensée, dans mon for intérieur, échappe à l'empire des hommes. Je suis toujours libre de penser ce que je veux; mais elle leur est soumise dans ses manifestations extérieures, la parole et les écrits qui servent à la propager et à la répandre.

La coutume, les traditions, le legs du passé peuvent faire naître dans notre esprit les préjugés, la prévention, la haine contre le novateur assez hardi pour troubler notre quiétude d'esprit. Ainsi s'expliquent les persécutions contre les inventeurs, contre les philosophes, contre tous ceux qui par l'initiative de la pensée tendent à déranger l'ordre établi, et, par cela même, présumé le meilleur.

De leur côté, l'État et la société ne sont pas disposés à laisser émettre librement des idées qui tendraient à les ruiner et à les dissoudre. C'est ainsi que l'apologie du meurtre, du vol semble aussi coupable que l'acte lui-même. On étend par suite la répression de l'acte à la théorie même qui incite à le commettre: en ce sens toute parole est un acte.

La pensée libre doit tout examiner sans parti pris, et sans autre intention que de travailler au bien de l'Humanité.


Gustave Chatel, professeur agrégé au Lycée de Rennes
Lectures Morales, 
programme officiel du 31 Mai 1902 à l'usage des élèves de classes de troisième. (1905)

vendredi 5 août 2011

Pavane op. 50 - Gabriel Fauré (1845-1924)

Pavane op. 50 en fa dièse mineur est une œuvre symphonique avec chœurs, écrite par Gabriel Fauré en 1887. La partition initiale est écrite pour un petit orchestre comprenant des cordes, deux hautbois, deux flûtes, deux clarinettes, deux bassons et deux cors. La pavane devait être donnée dans une série de concerts donnés par Jules Danbé. Elle est dédicacée à la comtesse Elisabeth Greffuhle. Le musicien ajoute, à la demande de cette dernière, une partie chorale sur un texte de Robert de Montesquiou-Fezensac, cousin de celle-ci. La première a lieu le 25 novembre 1888 par les Concerts Lamoureux sous la direction de Charles Lamoureux.



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Gabriel Fauré
Gabriel Fauré est un compositeur français, né à Pamiers le 12 mai 1845 et mort à Paris le 4 novembre 1924.Elève de Saint-Saëns et Gustave Lefèvre à l'École Niedermeyer de Paris, il est d'abord organiste à l'église de la Madeleine à Paris. Il est ensuite professeur de composition au Conservatoire de Paris, puis directeur de l'établissement de 1905 à 1920.

Dès l’âge de neuf ans, il quitte la maison familiale de Pamiers et part à Paris pour étudier à l’École Niedermeyer. Il y étudie onze années avec plusieurs musiciens de premier plan, dont Saint-Saëns. En 1870, Fauré s’engage dans l’armée. Pendant la Commune de Paris, il demeure à Rambouillet et en Suisse, où il enseigne à l'Ecole Niedermeyer qui avait été déplacée. Il retourne à Paris en octobre 1871 et devient organiste titulaire à l’église Saint-Sulpice tout en participant régulièrement au salon de Saint-Saëns et de Pauline Garcia-Viardot. Il y rencontre les principaux musiciens parisiens de l’époque et forme avec eux la Société Nationale de Musique.

En 1874, Fauré remplace à l’Eglise de la Madeleine Saint-Saëns souvent absent. Quand ce dernier prend sa retraite en 1877, Fauré devient chef de chœur. A la même époque, il se fiance avec Marianne Viardot, la fille de Pauline, mais ces fiançailles sont assez vite rompues par Marianne. Déçu, il voyage à Weimar, où il rencontre Liszt.

En 1883, Fauré épouse Marie Fremiet, avec qui il a deux fils. Pour subvenir aux besoins de sa famille, il assure les services quotidiens à l’Eglise de la Madeleine. Durant cette période, il écrit plusieurs œuvres importantes, de nombreuses pièces pour piano et des chansons, mais les détruit pour la plupart après quelques présentations et n’en retient que quelques mouvements pour en réutiliser les motifs.

Dans les années 1890, Il voyage à Venise, où il rencontre des amis et écrit plusieurs œuvres. En 1892, il devient inspecteur des conservatoires de musique en province. En 1896, il est nommé organiste en chef à l’Eglise de la Madeleine et succède à Jules Massenet comme professeur de composition au Conservatoire de Paris. Il enseigne alors à de grands compositeurs comme Maurice Ravel et Nadia Boulanger.

De 1903 à 1921, Fauré est critique au Figaro. En 1905, il succède à Théodore Dubois comme directeur du Conservatoire de Paris. Il est élu à l’Institut de France en 1909. En 1920, à 75 ans, il prend sa retraite du Conservatoire. Gabriel Fauré meurt à Paris en 1924. Des funérailles nationales eurent lieu à l’Eglise de la Madeleine. Il est inhumé au Cimetière de Passy à Paris.

Avec Debussy, Ravel, Satie et Saint-Saëns, Gabriel Fauré est l'un des grands musiciens français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle.

lundi 1 août 2011

Le futur, enfin !

Longtemps, l'homme et Dieu se sont partagés le temps. A l'homme le passé qui s'installe en propriétaire dans sa prodigieuse mémoire pour asservir sa conscience par des processus complexes et incontrôlables. A Dieu le futur, objet de toutes les peurs et de toutes les superstitions comme si, pour chacun d'entre nous, l'horizon ne peut être rien d'autre que sa propre finitude.


Penser au futur, c'est penser à la mort, et chacun a mille secrets pour s'en dispenser. Si Dieu a toujours des parts dans l'avenir, "le marché" en est depuis moins de deux siècles l'actionnaire majoritaire. Si matérialiste soit-il, ce dernier a acquis une dimension presque spirituelle, comme si ses mécanismes nous échappaient et qu'il était une force au-dessus de la nôtre.

L'exemple le plus flagrant est celui du réchauffement climatique. Depuis plusieurs décennies, nous savons qu'il nous conduit à des affres dont le pire pourrait bien être la disparition des espèces vivantes, et de la nôtre en particulier, de cette planète. Qu'attendons-nous pour agir ? Que le marché, autrement dit un agrégat informel d'individualités à intérêts divergents, daigne prendre en considération cette donnée pour la transformer en débouché économique.

En littérature, rares sont les "écrivains du futur" qui ont réussi à capter la considération des critiques et du public, comme si le fait de torturer son propre passé ou celui de notre collectivité suffisait à conférer des lettres de noblesse. Il faut dire que, dans bien des cas, imaginer l'avenir revenait à créer des caricatures de nous-mêmes dans un futur où tout n'était qu'agression. Deux des plus grandes oeuvres d'anticipation qui ont frappé les esprits depuis celles de Jules Verne, "1984", de George Orwell, pour la littérature, et "2001: L'Odyssée de l'espace", de Stanley Kubrick, pour le cinéma, ne se sont pas révélées de justes prophéties mais de merveilleuses alarmes.

L'homme est conservateur par essence. L'idée que tout était mieux hier, que le bon temps est derrière nous et que l'avenir ne sera jamais aussi bien est ancrée dans bien des esprits. Nous avons une capacité unique à regretter ce qui souvent n'a pas eu lieu, à créer une nostalgie presque mythologique. Les sciences du passé, histoire, archéologie, psychanalyse et tant d'autres, sont consacrées et alimentent nos débats. Celles du futur inquiètent comme une vieille voyante.

Dans le monde de l'information, le futur est souvent réduit à la portion congrue. Pourtant, informer c'est autant parler de ce qui va se passer que de ce qui s'est passé. Certes, on aime les spéculations sur l'issue des scrutins à venir, et les instituts de sondage se régalent, sans toujours en avoir conscience, de nous dire pour qui il faut voter au prétexte de nous dire pour qui nous allons voter.

En dehors de ces congrégations de statisticiens qui prennent plus souvent notre température que ne le ferait une infirmière de garde dans un service de réanimation, la presse écrite comme parlée aime ressasser le passé, le commenter comme on presserait un fruit jusqu'à la peau, mais des grandes orientations futures de notre civilisation, l'égoïsme générationnel l'en prive: 1968 mobilise plus de colonnes et d'émissions de télévision que 2068 n'en fera jamais.

Nos médias bavards jusqu'au radotage se font moins diserts lorsqu'il s'agit d'imaginer ce que notre société va devenir pour le meilleur comme pour le pire, comme si la course engagée avec le pouvoir ne se réduisait qu'à interpréter le passé et à oblitérer le présent. Il est vrai que nous sortons d'un siècle, le XX°, où nous nous sommes sidérés nous-mêmes. Nous qui craignons l'apocalypse, nous avons déjà flirté avec elle deux fois, en l'embrassant à pleine bouche à vingt ans d'intervalle. Depuis, nous nous interrogeons pour savoir si nous sommes capables de faire encore pire.

Nous ne sommes en mesure d'aborder l'avenir que par projection du passé. Pourtant, qu'est ce qui nous dit que l'homme, sans renoncer à la guerre, ne pourra pas demain - et il en est proche - inventer des armes qui éliminent sans tuer, comme dans un jeu de poker où les perdants se retirent les uns après les autres. Au lieu d'être massacré, l'ennemi pourrait par exemple être cryogénisé, le temps que le conflit se termine et que le vainqueur dicte ses conditions au vaincu. Nous qui craignons tant la mort, qui nous dit qu'un jour nous ne pourrons pas prétendre à l'immortalité, avec son pendant, le vertige de l'infini ?

Mais sans aller si loin, qu'en sera-t-il de nos libertés si demain le monde est un champ de caméras, si les maîtres du Web sont capables de nous passer au scanner, y compris quand notre ordinateur est éteint ? Le mensonge, un des propres de l'homme, ne risque-t-il pas d'être menacé par une génération à venir de détecteurs individuels qui nous obligerait à ne dire que la vérité, au risque de ne jamais trouver le repos ? Le temps de la grande migration de notre espèce vers d'autres planètes, fuyant ses propres turpitudes ou celles de la nature, est une hypothèse crédible, même si elle est lointaine. Qui peut jurer que bientôt nous ne serons pas en mesure de faire la preuve de la non-existence de Dieu ou, a contrario, de son existence incontestable ?

Quelle avancée ce serait pour l'humanité d'arrêter de s'entretuer sur des hypothèses ! Mais, tout près de nous, il est aussi bon de s'interroger pour savoir si, plus prosaïquement, des technologies qui nous sont vendues comme étant celles du futur, l'éthanol par exemple, ne sont pas déjà du passé.

Ce que l'avenir partage avec l'Histoire, c'est cette lutte permanente entre l'intérêt général et des intérêts individuels, parfois concordants, souvent contradictoires. L'évolution technologique n'a de sens que si elle nous sert tous, sans nous asservir. Pour un média écrit réputé, s'emparer du futur, c'est élargir délibérément le spectre de l'information, tout en donnant un gage supplémentaire de cette vigilance de la presse qu'attendent les lecteurs face à la course au pouvoir qui se déroule dans l'ombre, dans l'indifférence du plus grand nombre inféodé à ses tâches quotidiennes.

Source:
Marc Dugain
Le Monde Hors Serie Octobre 2007, "Vivre en 2020"