mercredi 25 décembre 2013

L'Homme peut-il disparaître ?

Il est 23 h 54 sur l'horloge de l'apocalypse. Dans 6 Minutes, le monde finira. Créée en 1947, peu de temps après l'explosion de la bombe atomique, cette pendule, qui se trouve à l'université de Chicago, est réglée au gré des menaces - nucléaires, techniques ou écologiques - pesant sur l'humanité. 

En janvier dernier, elle a été reculée d'une minute afin de souligner l'effort fourni par la communauté internationale dans la lutte contre le réchauffement climatique... Au-delà du symbole, elle met en lumière la peur permanente qu'éprouve l'homme face à sa propre extinction. Une peur savamment entretenue par des catastrophistes en mal de sensationnalisme, mais aussi par des scientifiques réputés. Ainsi, l'astrophysicien Stephen Hawking a récemment déclaré que l'espèce humaine, si elle ne veut pas disparaître, devrait coloniser l'espace dans les 200 prochaines années. 

En parallèle, une avalanche de films et livres met régulièrement en scène les menaces futures - l'hiver nucléaire dans la Route. les dérèglements climatiques dans le Jour d'après... - et imaginent la vie après la catastrophe. Si ces œuvres portent souvent un regard pessimiste sur une humanité capable de s'autodétruire, elles démontrent aussi la faculté de l'homme à survivre. Car au cours de l'histoire, il a toujours réussi à s'en sortir...

Aura-t-il la même chance à l'avenir? Les scientifiques scrutent avec attention les dangers pour les siècles à venir. Des dangers réels mais heureusement peu probables ! Et si un astéroïde finissait par nous tomber dessus? Après tout, deux d'entre eux ont frôlé la Terre le 8 septembre dernier et ils n'avaient été détectés que trois jours plus tôt... 


Comment réagirions nous après un cataclysme de ce type ? Logiquement, Nous chercherions d'abord de l'eau et de la nourriture. Ensuite, les femmes, plus sociables, préféreraient partir à la recherche d'autres survivants et stocker des vivres, alors que les hommes, après avoir fabriqué des outils pour chasser, jugeraient essentiel de repeupler la Terre rapidement! Bref, nous retrouverions les réflexes des hommes préhistoriques. Une époque où la nature faisait loi. Si les humains disparaissaient, elle reprendrait vite ses droits. Nos traces, nos constructions, notre culture s'effaceraient en quelques siècles. Une vision prospectiviste qui incite à réfléchir sur la fragilité humaine.



Nous ne sommes pas passés très loin de l'extinction

L'homme est un survivant. A plusieurs reprises, il est passé à deux doigts de l'extinction. Les généticiens évoquent plusieurs "goulets d'étranglement", des périodes critiques au cours desquelles il a failli disparaître à cause d'un nombre trop faible d'individus en âge de procréer. Le plus ancien remonterait à 1,2 million d'années,le plus récent à 70 000 ans. André Laganey, généticien au Muséum national d'histoire naturelle confirme notre fragilité: "Les sept milliards d'humains actuels ont un génome peu diversifié. Il semble donc que l'humanité soit issue d'une seule population. qui comptait seulement 5 000 à 10 000 reproducteurs et vivait il y a 300 000 à 80 000 ans". L'existence des hommes préhistoriques était précaire. surtout lorsqu'ils n'avaient pas encore quitté l'Afrique. "Concentrés géographiquement, ils étaient à la merci du premier astéroïde venu ou d'une maladie." ajoute André Langaney. Mais pour lui, ces faibles effectifs sont logiques car, à l'époque, ils étaient chasseurs-cueilleurs. "Ils avaient besoin d'un grand territoire, sous peine de surexploiter leur milieu naturel. Un peu comme les loups, les rapaces et les grands singes actuels."


Homo Sapiens
Homo sapiens l'a donc échappé belle... Mais il n'est pas au bout de son parcours du combattant. En effet, l'homme moderne est la seule branche survivante d'un buisson évolutif. D'autres espèces proches de la nôtre se sont éteintes. Le plus célèbre de ces disparus n'est autre que Neandertal. En effet, quand Homo sapiens met le pied en Europe il y a 40 000 ans, Neandertal, son lointain cousin, s'y trouve déjà depuis 450 000 ans. Pendant des centaines de milliers d'années. cet homme robuste et chasseur émérite résiste aux aléas, notamment climatiques. Il développe une culture élaborée. offre des sépultures à ses morts, fabrique des parures... Après l'arrivée d'Homo sapiens, les deux espèces humaines se côtoient pendant 12 000 ans, puis Neandertal disparaît. Que s'est-il passé ?

Dans les explications évoquées, Homo sapiens porte toujours une part de responsabilité. Pour certains spécialistes, il aurait apporté avec lui des maladies contre lesquelles Neandertal n'était pas immunisé. D'autres évoquent un violent conflit entre les deux lignées, une compétition pour la nourriture ou une technologie plus sophistiquée chez Homo sapiens (Cro-Magnon). "Par exemple, il fabriquait des pointes en os." explique Pascal Depaepe, spécialiste de l'homme de Neandertal. "Plus légères que les pointes de silex, elles lui permettaient de chasser à distance, en lançant son arme, ce qui est moins risqué qu'à l'épieu. c'est-à-dire à bout de bras, la technique de Neandertal". Malgré tout, cette disparition demeure une énigme. "Même s'il s'agissait d'une "autre"humanité, le fait qu'elle s'éteigne, après des dizaines de milliers d'années d'une parfaite adaptation à son milieu, nous interroge sur l'avenir de la nôtre". analyse Pascal Depaepe.


Les épidémies engendrent processions et automutilations...

Des dizaines de millénaires plus tard, la population a tellement augmenté que l'homme ne semble plus risquer l'extinction. Pourtant, au Moyen-âge, la peste noire va remettre en question sa survie. Propagée par des galères génoises puis véhiculée le long des voies commerciales, la maladie se répand au Moyen-Orient et dans toute l'Europe. "En sept ans, de 1346 à 1353, le tiers de la population européenne est emporté, soit 25 millions de personnes", raconte l'historien Stéphane Barry. Interprétée comme une punition divine, la peste entraîne des manifestations collectives de piété: processions, automutilations de «flagellants» , qui se fouettent jusqu'au sang pour expier leurs péchés avant le Jugement dernier... "Bon nombre de contemporains de cette épidémie ont cru que la fin des temps était arrivée", souligne Stéphane Barry.

Au-delà du choc démographique, la maladie a bouleversé la société: des ordres religieux et des familles puissantes ont été décimés, les richesses ont parfois changé de main, etc. Par sa violence, la peste noire est considérée comme la pire épidémie de l'histoire. Pourtant, la variole, importée par les colons espagnols aux Amériques. a fait plus de victimes : elle aurait décimé 90 % des Indiens au Mexique. L'épidémie a précipité le déclin de leur société. La fin d'un monde, en quel que sorte.

Au cours de l'histoire, des civilisations brillantes - les Egyptiens, les Minoens... - ont périclité après des siècles ou des millénaires de prospérité. Prenons l'île de Pâques. En 900, elle est colonisée par des populations polynésiennes, qui organisent la société en territoires, dominés par des chefs puissants. Très vite, ils commencent à édifier les fameux "moai", ces statues colossales sculptées dans la roche volcanique. Mais lorsque les Blancs débarquent sur l'île.. la civilisation pascuane n'est déjà plus que l'ombre d'elle-même: les chefs ont été détrônés, les statues brisées, la population souffre de malnutrition et les cas de cannibalisme sont fréquents. "En 1872, il ne reste que 111 Pascuans", précise Jared Diamond, auteur d'"Effondrement". Ce biologiste considère essentiels les dommages sur l'environnement pour expliquer l'extinction des sociétés. Selon lui, sur l'île de Pâques, la déforestation empêcha les habitants de construire des pirogues pour pêcher, entraîna l'érosion du sol et une diminution des récoltes. Confrontée à la famine, la société pascuane entra dans une guerre entre clans, qui précipita sa chute... D'autres éléments entrent en ligne de compte, notamment les maladies venues d'Europe au XVIIIe siècle...

Statues de l'Ile de Pâques - Océan Pacifique


En Europe, nos langues romanes sont héritées des sociétés antiques. Un scénario analogue s'est joué chez les Mayas aux alentours de 800. Des chercheurs ont montré que la période de grandeur coïncide avec des étés bien arrosés, favorables aux cultures. A l'inverse, le IXe siècle est marqué par plusieurs sécheresses consécutives, qui auraient entraîné l'abandon des villes et le déclin, du moins sur une partie du territoire. Certes, d'autres facteurs expliquent aussi son affaiblissement, comme c'est le cas pour toute civilisation: invasions étrangères, guerres intestines, catastrophes naturelles ou épuisement des ressources. Des mots qui font écho à notre époque, même si notre civilisation est aujourd'hui mondialisée...

Plus que d'effondrement, certains spécialistes considèrent d'ailleurs qu'il s'agit d'évolution, de renouvellement des sociétés. D'autant qu'une civilisation ne s'efface jamais totalement. Ainsi, en Europe, nos langues romanes ou nos systèmes politiques sont hérités des sociétés antiques. Bref, nous sommes tous un peu romains !


Les sociétés sont résilientes

Norman Yoffee, anthropologue, professeur à l'Université du Michigan (USA), explique: "Habituellement, quand on parle d'effondrement, on pense à des grandes villes prospères, qui sont abandonnées et à des Etats centralisés qui chutent. Mais il n'existe pas d'exemple d'extinction de civilisation. Les empires s'effondrent mais les individus restent.En Mésopotamie, par exemple, à cause des luttes internes et des invasions étrangères, des dynasties sont tombées, d'autres sont apparues, les villes ont changé, etc. Mais même avec la conquête de Cyrus le Perse puis d'Alexandre le Grand, les cités ont persisté. Certes, les habitants ont commencé à parler le persan ou le grec et adopté de nouvelles croyances, mais c'était un avantage pour eux. De même, on parle souvent de l'île de Pâques. Or les Pascuans existent toujours et sont attachés à leur passé".

Jared Diamond pense que "les civilisations s'effondrent car les habitants prennent des décisions à court terme qui affectent l'environnement à long terme. En fait, les humains ont toujours altéré leur environnement, exterminé des animaux, coupé des forêts. Mais cela n'a jamais suffi à entraîner une forte diminution de la population. Les sociétés sont résilientes. Elles réussissent toujours à former de nouveaux États et à changer leur mode de vie. Autrefois, les sociétés avaient peu de moyens pour détruire l'environnement, faute de technologie notamment. Aujourd'hui, nous sommes en mesure de saper les bases sur lesquelles notre civilisation est construite. Heureusement, comme l'a montré le passé, les humains ne sont pas impuissants face à leurs erreurs. Nous devons changer notre façon de vivre. C'est la clé de notre propre résilience en tant que civilisation."



Les sept scenarii réalistes qui peuvent nous menacer

Pour imaginer sa fin, l'humanité est sans limite: de l'invasion extraterrestre aux désastres nanotechnologiques, tout a été envisagé. Sept dangers semblent plausibles. Mais pas fatals.

1) Un astéroïde a 1 chance sur 45 000 de nous frapper en 2036 Avril 2029.

Apophis se dirige vers la Terre et nous frôle à moins de 29 470 km. En 2036, nouveau passage avec 1 chance sur 45 000 de nous percuter. Faut-il vraiment s'inquiéter? Les astrophysiciens surveillent avec attention les "Potentially Hazardous Asteroids" (PHA), des géocroiseurs orbitant à moins de 7,48 millions de kilomètres de la Terre. "Ils seraient 1 000 autour de nous", affirme Jean-Yves Prado, chercheur au Centre national d'études spatiales. "Mais tous ne sont pas dangereux". Car pour menacer l'humanité, leur diamètre doit atteindre 1 km. Apophis. lui, plafonne à 300 m. "Pas assez pour détruire la vie", tranche le spécialiste. "Mais il pourrait faire des dégâts à l'échelle de quelques départements français." Hélas, seuls 85 % des PHA sont connus et les scientifiques n'ont aucune idée de la taille des autres. Néanmoins, en cas de menace réelle, ils envisagent de faire exploser une bombe à proximité de l'astéroïde afin que le souffle de la déflagration dévie le caillou.

2) Si la température grimpe de 6,5°C en un siècle, le tiers de l'humanité souffrira du manque d'eau

Surchauffe pour la planète: d'après un scénario alarmiste du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), la température pourrait grimper de 6,4°C d'ici à 2100. S'il se réalise, le pH des océans diminuera, empêchant la formation des exosquelettes des coraux, crabes ou huîtres, essentiels aux populations côtières. Plus de 3 milliards de personnes souffriront du manque d'eau et le niveau des mers pourrait s'élever de 190 cm. La fin annoncée de l'homme ? "Homo sapiens est adapté à des climats très divers et a su coloniser toute la planète", tempère Gildas Merceron, du Muséum national d'histoire naturelle. "De nombreuses populations devront migrer, mais elles résisteront. En revanche, certaines plantes deviendront difficiles à cultiver". Par exemple, vers 2080, la productivité du blé aura diminué de 30 % dans l'hémisphère Sud.

3) Avec la fécondité du Japon, la Terre se dépeuplerait en 400 ans

Avec 1.2 enfant par femme, le Japon vieillit. L'Europe ne s'en sort guère mieux malgré l'exception française. "Sur les 200 pays de l'Onu, plus de la moitié se situent déjà sous le seuil de renouvellement des générations", ajouteChristian Godin, philosophe et auteur de "Ici Fin de l'humanité". "Cette décrue sera irréversible, l'humanité ne se place plus dans la perspective d'une durée de vie infinie, elle vit au présent". Or les Nations unies estiment que 2050 marquera un pic avec 9 milliards d'habitants, avant que la population se stabilise, voire régresse...

Avec un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme, une population de 100 individus n'en compte plus que 70 à la génération suivante. A ce rythme-là, l'espèce humaine pourrait s'éteindre en 2400 comme l'Institut national des études démographiques l'a déjà calculé en 1988.

4) Une guerre nucléaire créerait une famine considérable

Avec 22 400 armes nucléaires braquées sur la Terre en 2010, que se passerait-il en cas de guerre? Un rapport australo-japonais dresse un scénario glaçant: si les armes russes et américaines étaient déployées, outre les dégâts humains immédiats, 150 millions de tonnes de fumées seraient rejetées dans l'atmosphère.

Conséquence: l'hiver nucléaire. 70% des rayons du soleil seraient bloqués au nord, et 35% au sud: les températures chuteraient de 7 à 8 °C: les pluies seraient réduites de plus de 90%, et les conditions de culture conduiraient les populations à l'hécatombe alimentaire.

Certes, cette étude envisage le pire scénario. Pourtant, en géopolitique, nul ne peut prédire l'évolution des équilibres. Aujourd'hui, 9 pays détiennent l'arme atomique, dont l'Inde et le Pakistan qui se disputent le Cachemire...


Or, une autre enquête pointe les conséquences d'un conflit entre ces deux Etats. Avec 0,3% de l'arsenal nucléaire mondial utilisé, 1 milliard de personnes connaîtrait la famine. Une explosion accidentelle de l'un des 441 réacteurs civils serait-elle aussi néfaste ? "Quelques centrales de type Tchernobyl subsistent en Russie" reconnaît Jean-Luc Lachaume, directeur général adjoint de l'Autorité de sûreté nucléaire. "Les conséquences d'un accident comme celui de 1986 seraient humainement et écologiquement très graves, mais resteraient localisées autour des réacteurs".



5) Le Yellowstone pourrait rayer les Etats-Unis de la carte

Il y a 65 millions d'années, des éruptions ont formée les trapps du Deccan, en Inde, un immense empilement de lave basaltique, grand comme la France, d'une épaisseur de 2 400 m. "Cette activité a causé en partie la fin des dinosaures" explique Christian de Muizon, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle. "Pour détruire l'humanité, il faudrait au moins une activité aussi importante". Or aucun contexte géologique semblable n'est envisagé actuellement. Toutefois, quelques super-volcans sommeillent : il y a 640 000 ans, la caldeira de Yellowstone, aux Etats-Unis, a rejeté un millier de kilomètres cubes de matières volcaniques qui ont recouvert tout le sud-ouest du pays. A court terme, il ne présente pas de danger, mais il pourrait se réveiller un jour.


6) Un virus mutant de la grippe pourrait faire des ravages

Transports modernes oblige, un virus voyage très vite. Les médecins surveillent de près ceux qui se transmettent par l'air, de type grippe ou Sras. De plus, les virus comme celui de la grippe peuvent se recombiner entre des versions animales et humaines pour générer une forme très pathogène. Autre menace, les maladies transmises par les moustiques: les cas de dengue, par exemple, doublent désormais tous les cinq ans. Sans compter que l'arsenal de lutte contre ces agents faiblit, mis à mal par les résistances développées par des virus pathogènes en mutation. "Le danger épidémique existe, sans être dramatique à grande échelle", conclut Marc Gastellu-Etchegorry, directeur du département tropical de l'institut de veille sanitaire. Le danger pourrait aussi venir d'une attaque bactériologique. Or, les armes utilisées par les terroristes sont difficiles à détecter et moins surveillées que le nucléaire. D'après l'OMS, 50 kg d'anthrax - une bactérie infectant le système respiratoire - répandus sur 2km², tueraient 100 000 personnes. Par ailleurs, si 169 pays ont signé la convention pour la non-prolifération de ce type d'arsenal, en 2005, 7 pays étaient soupçonnés d'en développer.

Virus de la grippe aviaire - Microscope


7) Des êtres mi-hommes mi-machines vont peut-être nous succéder

Clones, cyborgs. robots androïdes, le futur verra sans doute apparaître des êtres hybrides plus accomplis que nous. Une nouvelle "espèce humaine" en somme. "Notre environnement est déjà peuplé d'objets intelligents, autonomes et qui communiquent entre eux", constate le philosophe Jean-Michel Besnier, auteur de "Demain les posthumains". Ces créatures pourraient-elles nous menacer ? Pas pour l'instant, car elles n'ont pas de conscience. Mais demain ? Les spécialistes de l'intelligence artificielle réfléchissent à la cohabitation entre humains et post-humains. La Corée a même planché sur une charte éthique des robots, leur imposant de ne pas nuire aux humains. "Il faudra ouvrir un dialogue d'un nouveau type", conclut Jean-Michel Besnier, "et surtout élargir le champ de l'humanisme à ces individus".


L'homme est taillé pour résister

Les extinctions rythment le cycle de la vie sur Terre, la 5e ayant éliminé près de 50% des espèces, dont les dinosaures, il y a 65,5 millions d'années. Une 6e extinction est-elle en marche? Robert Barbault, directeur du département d'écologie et de gestion de la biodiversité au Muséum national d'histoire naturelle estime que "le rythme des extinctions est actuellement 100 à 1000 fois plus rapide que naturellement. Les raisons ? L'homme accélère tout. Sa démographie a été multipliée par 2 ou 3 en un demi-siècle, et sa consommation de ressources par 7. La biodiversité est le tissu de la planète et l'homme en fait partie, au même titre qu'une autre espèce. S'il augmente la pression sur la biosphère, les autres espèces ont moins d'espace pour se développer".
   
Pourquoi l'homme résiste-il si bien à cette extinction planétaire? Robert Barbault avance deux éléments essentiels: "D'abord, son effectif. Quand on considère l'abondance d'une espèce, un million d'individus est déjà un nombre énorme. Alors presque 7 milliards d'humains... On estime en effet que la probabilité d'extinction devient très forte en dessous de 50 individus! Cela donne à l'homme une force démographique incomparable pour résister aux extinctions. Sa couverture géographique est aussi une clé: la majorité des extinctions touche des espèces confinées à de petites niches écologiques, telles les îles,ce qui a été le cas avec le dodo (un grand oiseau disparu à la fin du XVIIe siècle, à Maurice). Or l'homme, lui, a su coloniser tous les  continents et s'adapter à presque tous les climats, ce qui lui permet d'affronter les changements de son environnement. Cette réussite écologique se fait au détriment de nos concurrents directs pour l'accès à la nourriture: ce sont les grands carnivores, comme les loups européens avec lesquels nous luttons pour protéger nos moutons, les lions, en Afrique, les tigres, en Asie."


Après l'Homme, la nature reprendra très vite ses droits

En ville, dans les rues et les bâtiments, la lutte contre la nature est un travail de tous les instants. Une fois l'homme disparu, ses efforts et ses constructions seront bien vite anéantis.
 
- En 50 à 500 ans, les maisons s'écrouleront


Une tuile qui s'envole, une tôle percée par la rouille et l'eau pénètre vite à l'intérieur des constructions... Les maisons en bois et torchis, courantes en Normandie, seront les premières à tomber. L'humidité aidant, les bactéries auront raison de leur charpente de bois et de la paille de leurs murs en quelques dizaines d'années à peine. La pierre et la brique tiendront plusieurs siècles. "Quant au béton, il résiste: voyez l'état des blockhaus de la Seconde Guerre mondiale, pourtant soumis à l'action corrosive des embruns...", souligne Pascal Depaepe directeur scientifique de l'Institut national de recherches en archéologie préventive. Pourtant, les graines transportées dans l'air profiteront de la moindre anfractuosité pour germer, pourvu qu'un peu d'humus s'y soit accumulé. Et en grandissant, les racines feront sauter les murs.

- En 100 ans, l'eau inondera les villes

A Paris, par exemple, les 2 400 km de trottoirs sont balayés tous les jours et les 1500 km de rues lavés une fois par semaine. L'homme disparu, ces voies de circulation se couvriront de feuilles mortes et de détritus. De quoi boucher, en quelques mois, les regards des égouts. Conséquence, selon Daniel Poulain, à l'Institut de recherche en sciences et technologies pour l'environnement: "Dans certaines rues, les eaux de ruissellement formeront des rivières". La France compte 792 barrages de plus de 10 m de haut, qui céderont assez vite une fois que les brèches ne seront plus colmatées et que les arbres germant sur les remblais favoriseront les infiltrations. De plus, certains barrages exigent une intervention humaine pour vidanger leur "trop-plein". Les barrages-voûtes en béton sont a priori les plus résistants, mais les barrages dits "poids", en terre ou en enrochements, risquent de se renverser à la première crue importante, en moins d'un siècle.





- En quelques années, les animaux redeviendront sauvages

"Le cheptel domestique mourra de faim, de maladie, ou dévoré par un prédateur", suppose Michel Pascal, spécialiste des espèces envahissantes à l'Institut national de recherche agronomique. Mais en une génération, les animaux les plus débrouillards évolueront vers une forme dite "maronne". Un phénomène qui s'observe déjà. "Au Vanuatu,j'ai même vu une vache semi-sauvage dans la forêt tropicale, à plus de 1000 m d'altitude!", souligne le spécialiste. Les herbivores devront cependant composer avec les prédateurs: loups, lynx et ours, dont les populations ne seront plus jugulées. Le meilleur ami de l'homme, lui, pourrait redevenir sauvage, comme cela s'est déjà produit en Australie avec le dingo, issu de chiens domestiques. Quant au chat, c'est le champion de l'adaptation. "En témoigne le cas des îles Kerguelen, au sud de l'océan Indien: un seul couple de chats y a été introduit en 1954. En 1977. ils étaient plus de 10 000!". Des espèces domestiques ou génétiquement modifiées pourraient aussi tirer leur épingle du jeu. Par exemple, le saumon d'élevage canadien, auquel on a incorporé une molécule "antigel", pourrait être avantagé par rapport à ses congénères sauvages. Quant aux végétaux utilisés dans l'agriculture, ils vont évoluer vers des formes rustiques. "Au fil des générations, les fruits des pommiers retrouveront leur taille initiale - plus petite et avec moins de goût", poursuit Michel Pascal. Finies aussi certaines variétés de fleurs créées par l'homme, comme de nombreuses espèces de roses.

- En quelques jours, les réacteurs nucléaires exploseront

Le centre de la Hague stocke du combustible usé, très radioactif, dans des piscines pendant plusieurs années. Sans l'homme, l'alimentation électrique et les systèmes de secours du circuit de refroidissement vont très vite s'arrêter. En quelques heures, l'eau va bouillir et des explosions libérer d'énormes quantités de radioactivité. "Sans maintenance. des accidents toucheront aussi les 441 réacteurs en service dans le monde", ajoute Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité. Avec des conséquences imprévisibles pour la nature. "Ainsi, à Tchernobyl, des ornithologues ont constaté des mutations chez les hirondelles qui les rendaient albinos et stériles jusqu'à les faire disparaître de la région". Il est probable que la Terre finisse par oublier ce traumatisme, même si certains éléments comme le plutonium 238 mettent des millions, voire des milliards d'années à perdre leur radioactivité.

La centrale nucléaire de Jaitapur, Inde

- En 300 ans, l’excès de CO2 sera absorbé

Le climat, malmené par l'homme avec les émissions de gaz à effet de serre, reviendra-il "à la normale ?". "Le CO2, en excès diminue grâce à deux processus principaux: il est assimilé par la végétation et absorbé par l'océan", explique Philippe Ciais, directeur du Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement. "En trois siècles, l'excédent de ce gaz dû aux activités humaines diminuera de 80%, Mais pour effacer tout le surplus de CO2, il faudra encore attendre 100 000 ans. Et si des points de non-retour ont été franchis, comme la fonte des calottes polaires, les changements climatiques pourraient être irréversibles."


- Le plastique résistera des dizaines de milliers d'années

Parmi les polluants qui nous survivront longtemps figurent les plastiques dont nous produisons 230 millions de tonnes par an. L'un des plus résistants ? "Le Teflon de nos poêles antiadhésives, qui pourrait durer 1000 ans", selon Jacques Verdu, spécialiste des polymères à l'Ecole nationale d'arts et métiers. Certains plastiques seront dégradés par l'eau, d'autres par les UV: "Prenons un tas de pneus: il ne faudra qu'un siècle à ceux du dessus pour se transformer en poussière, mais ce sera beaucoup plus long pour les autres, protégés de la lumière. Les débris ultimes, très stables, subsisteront dans l'environnement pendant des dizaines de milliers d'années".

La Tour Eiffel - Paris, France
- En 300 ans, la Tour Eiffel perdra la tête !

La corrosion aura vite raison de nos disques durs. "De même, sans climatisation, des œuvres comme La Joconde ne survivront pas plus de quelques décennies à l'humidité et aux attaques bactériennes", souligne Pascal Depaepe. "La céramique ou la porcelaine sont plus robustes. On a même retrouvé des fragments de terre cuite datant de 25 000 ans".

Nos monuments connaîtront eux aussi un funeste destin. "Depuis sa construction, la tour Eiffel est repeinte tous les sept ans, afin d'empêcher les infiltrations d'eau entre les plaques de métal", explique Yves Camaret, directeur technique. "Si l'on cesse de l'entretenir, la rouille va les faire gonfler, les rivets sauteront et les poutres chuteront". Il ne faudrait ainsi que deux ou trois siècles à la Dame de fer pour perdre la tête...



"Sapiens craint son propre pouvoir"


Dominique Lecourt, philosophe, directeur de l'Institut Diderot, souligne: "L'homme a toujours craint pour sa survie, à titre individuel. Mais aujourd'hui, c'est l'humanité dans son ensemble qui nous semble menacée.

Cette peur trouve ses origines dans des faits récents, telle l'utilisation de l'arme nucléaire à Hiroshima, en 1945, qui suggèrent que l'homme a les moyens de s'autodétruire. Trente ans plus tard, la naissance de la génétique a suscité la peur du clonage humain, vu également comme la fin de l'humanité. Dans toutes ces défiances s'exprime la crainte de l'invisible. Les grandes peurs du passé étaient liées à des facteurs externes - catastrophes naturelles, épidémies... Leur cause était attribuée à la colère divine, avec une possibilité de rédemption, de résurrection.


Peinture de Wojtek Siudmak
Aujourd'hui, l'homme craint son propre pouvoir. C'est une destruction définitive qui est évoquée. L'espérance est dénoncée comme illusoire et naïve. L'humanité vit dans le culte du principe de précaution: il faut des certitudes avant d'entreprendre, donc on ne se risque à rien...


Comment expliquer le succès des films et des romans apocalyptiques ? A notre époque, le rôle de victime est valorisé. Il se peut donc que l'on assiste à l'affirmation d'une certaine fraternité dans la victimisation, plutôt que dans la construction d'un destin commun... Mais ces visions d'apocalypse permettent aussi de relativiser nos peurs".


Source: "Ca m'interesse" du mois de Novembre 2010 - Dossier réalisé par Caroline Péneau, Marie Lescroart et Alice Bomboy.

dimanche 15 décembre 2013

L'apprentissage de la Vérité

Il était une fois un homme qui contemplait l'opération de la nature. A force de concentration et d'attention, il finit par découvrir le moyen de faire du feu. Cet homme s'appelait Nour. Il décida de voyager de communauté en communauté pour faire part aux gens de sa découverte.


Nour transmit le secret à de nombreux groupes. Certains tirèrent parti de cette connaissance. D'autres, pensant qu'il devait être dangereux, le chassèrent avant même d'avoir eu le temps de comprendre de quel prix cette découverte aurait pu être pour eux. Pour finir, une tribu devant laquelle il faisait une démonstration fut prise de panique : ces gens se jetèrent sur lui et le tuèrent, convaincus d'avoir affaire à un démon. Les siècles passèrent… 

La première des cinq tribus qui avaient appris à faire le feu en avait réservé le secret à ses prêtres. Ils vivaient dans l'opulence et détenaient tout pouvoir tandis que le peuple gelait.
La seconde tribu finit par oublier l'art de faire le feu et idolâtra les instruments. 
La troisième adorait une représentation de Nour lui-même : n'était-ce pas lui qui les avait enseignés ? 
La quatrième tribu conserva l'histoire de la création du feu dans ses légendes ; certains y ajoutaient foi, d'autres les rejetaient. 
Seuls les membres de la cinquième communauté se servaient effectivement du feu, ce qui leur permettait de se chauffer, de faire cuire leurs aliments et de fabriquer toutes espèces d'objets utiles.

Un jour, un sage accompagné d'un petit nombre de ses disciples entreprit de traverser les territoires occupés par les cinq tribus. Les élèves furent stupéfaits de découvrir une telle variété de rituels. Et de dire à leur maître: 
-Mais ces différents procédés ne se réfèrent-ils pas tous à l'art de faire le feu et à rien d'autre ? Nous devrions éduquer ces gens !
- Eh bien, nous allons refaire notre voyage, proposa le maître. Lorsqu'il sera terminé, ceux qui auront survécu connaîtront les vrais problèmes et la manière correcte de les aborder

Quand ils arrivèrent sur le territoire de la première tribu, ils furent reçus avec hospitalité. Les prêtres invitèrent les voyageurs à assister à leur cérémonie religieuse au cours de laquelle un feu allait être allumé. Quand ils en eurent fini et que la tribu eut manifesté son émoi devant l'événement, le maître demanda :
- Quelqu'un désire-t-il prendre la parole ?
- Pour la cause de la Vérité, je me sens contraint de dire quelque chose à ces gens, dit le premier disciple.
- Si tu veux le faire, à tes risques et périls, je t'en donne la permission, dit le maître.
Le disciple s'avança et en présence du chef de la tribu et des prêtres, il déclara :
- Je peux accomplir le miracle que vous prenez pour une manifestation spéciale de la divinité. Si je le fais, reconnaîtrez-vous que vous êtes dans l'erreur depuis bien longtemps ?
- Saisissez-vous de cet homme ! s’écrièrent les prêtres. On l'emmena et on ne le revit jamais plus.

Puis les voyageurs entrèrent dans le territoire voisin où la seconde tribu idolâtrait les outils qui servaient à faire le feu. Une fois encore, un disciple se porta volontaire pour essayer de faire entendre raison à la communauté. Ayant reçu la permission du maître, il dit devant la tribu rassemblée : 
- Je sollicite la faveur de vous parler comme à des êtres raisonnables. Vous vénérez les moyens par lesquels quelque chose peut être fait, même pas la chose en soi. Vous retardez ainsi le moment de son utilisation. Je connais la réalité qui est le fondement de cette cérémonie.
Les membres de cette tribu étaient plus raisonnables. Ils répondirent au disciple :
- En tant que voyageur et étranger, tu es le bienvenu parmi nous. Mais, puisque tu n'es pas des nôtres et que tu ignores tout de nos coutumes et de notre histoire, tu ne peux comprendre ce que nous faisons. Tu te trompes. Peut-être même essaies-tu de nous enlever notre religion ou de la modifier. En conséquence, nous refusons de t'écouter.

Toute l'allégorie de la caverne de Platon en un seul coup d'ombre !

Les voyageurs poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils arrivèrent sur les terres de la troisième tribu, ils trouvèrent devant chaque maison une idole qui représentait Nour, le faiseur de feu originel. Ce fut au tour du troisième disciple de s'adresser aux chefs de la tribu :
- Cette idole représente un homme qui lui-même représente un pouvoir - et ce pouvoir peut être exercé.
- Peut-être en est-il ainsi, répliquèrent les adorateurs de Nour, mais il n'est donné qu'à une minorité de pénétrer le vrai secret.
- A la minorité qui le comprendra. Pas à ceux qui refusent de regarder certains faits en face, dit le troisième disciple.
- C'est là pure hérésie de la part d'un homme qui ne parle même pas correctement notre langue et qui plus est, n'est pas un prêtre de notre religion, murmurèrent les prêtres. Et il ne put aller plus loin.

Le groupe continua son voyage et arriva bientôt au pays de la quatrième tribu. Un quatrième disciple s'avança devant tout le peuple assemblé.
- L'histoire des faiseurs de feu est vraie et je sais comment faire du feu, dit-il simplement.
La confusion se répandit dans la tribu qui se divisa aussitôt en plusieurs factions. Certains dirent :
- C'est peut-être vrai. Et si c'est le cas, nous voulons savoir comment faire le feu. Mais, quand le maître et ses adeptes eurent interrogé ces gens, il s'avéra que la majorité d'entre eux étaient désireux d'utiliser ce savoir-faire à leur propre avantage et qu'ils ne comprenaient pas qu'il était destiné à favoriser le progrès de l'humanité. Les légendes déformées avaient pénétré si profondément dans l'esprit de la plupart que ceux qui pensaient qu'elles pourraient bien représenter la vérité étaient souvent des déséquilibrés, qui n'auraient pas été capables de faire du feu même si on leur avait montré comment procéder. Il se trouva une autre faction pour affirmer : 
- Il est évident que ces légendes ne reposent sur rien. Cet homme essaie tout bonnement de nous mystifier pour se faire ici une place au soleil !
- Nous préférons les légendes telles qu'elles sont, proclamait un autre groupe, car elles constituent le ciment même de notre cohésion. Si nous les abandonnons et que nous découvrons par la suite que cette nouvelle interprétation est sans valeur, qu'adviendra-t-il de notre communauté ? Et il y avait encore bien d'autres points de vue.

La petite troupe continua son voyage jusqu'à ce qu'elle atteigne le territoire de, la cinquième communauté. L'emploi du feu y était chose banale et ses membres avaient d'autres problèmes à affronter. Le maître dit alors à ses disciples :

- Vous devez apprendre à enseigner car les hommes ne veulent pas de l'enseignement. Tout d'abord, il vous faudra leur apprendre à apprendre. Avant cela même, vous devrez leur apprendre qu'il y a encore quelque chose à apprendre. Ils imaginent qu'ils sont prêts à apprendre mais ils ne veulent apprendre que ce qu'ils s'imaginent devoir apprendre, et non ce qu'il leur faut apprendre en tout premier lieu. Quand vous aurez appris tout cela, alors serez-vous en mesure d'inventer les voies de votre enseignement. La connaissance sans la capacité spéciale d'enseigner n'est pas la même chose que la connaissance plus la capacité.

Conte par Idries Shah (1924-1996), auteur et poète de la tradition soufie.

lundi 2 décembre 2013

Penser la décroissance devient nécessaire

Un monde fini

Il semble que nous n’ayons toujours pas pris la mesure de ce changement de paradigme qui a fait passer l'habitat humain d’un monde vaste et inexploré, peuplé de « terrae incognitae » exploitables à l’infini, à un monde fini, totalement accessible, caractérisé par des ressources limitées et des capacités de renouvellement réduites.

Ce changement d’échelle doit entraîner avec lui un renouvellement de nos représentations : d’une période d’abondance où tout semblait illimité, nous sommes passés à une période de rareté marquée fondamentalement par la finitude. L’enjeu majeur, aujourd’hui, consiste à faire en sorte que cette rareté ne se transforme pas en pénurie, entraînant avec elle son lot de barbarie et de risques pour la démocratie.
 

La décroissance : un projet de société

La décroissance est un projet de société ou encore un projet politique si l’on donne à ce terme un sens large conforme à son étymologie grecque d’organisation de la vie de la cité (Polis). Il s’agit d’un projet humaniste visant à renouveler le rapport que nous entretenons avec la nature comme avec autrui. En effet, prenant acte des limitations matérielles de notre terre mais aussi d’une forme d’anti-humanisme inquiétante produite par l’organisation néolibérale de nos sociétés, la décroissance préconise une révolution culturelle et sociétale qui consisterait en la sortie hors du système productiviste et « économiciste » dans lequel nous vivons. Cette révolution nécessite bien sûr un renouvellement complet de notre conception du progrès qui est fondée aujourd’hui quasi exclusivement sur l’objectif d’accumulation quantitative.

Les formules « plus de liens moins de biens », « abondance frugale », « sobriété heureuse » ou « décroissance conviviale » illustrent à ce titre la demande de la sphère décroissante en faveur d’une économie solidaire attentive au bien-être et à la qualité de vie des individus, loin des exigences de productivité, de rentabilité maximale et d’accumulation du profit (pour le compte de quelques uns comme le montre la crise que nous traversons), qui constitue la logique motrice du système économique dominant.

On notera à ce sujet que l’idéal d’une croissance indéfinie n’est jamais interrogé en tant que telle par les acteurs du système. Contrairement aux penseurs d’alternatives qui doivent constamment affronter l’objection du caractère irréalisable de leur projet, en revanche, ceux qui prônent une croissance exponentielle dans un monde matériellement fini n’ont jamais à justifier la dimension pour le coup véritablement irréaliste de leur programme.

La question du sens (« croître pour croître ? ») est, elle aussi, systématiquement évacuée des débats au nom de la sacro-sainte « (dé)raison économique » et de la Realpolitik qui l’accompagne.
C’est donc rien de moins qu’un tournant social, économique et anthropologique que la décroissance veut faire prendre à la modernité. « Transformation des institutions existantes » mais aussi changement de mentalité.

La décroissance n’est pas la croissance négative

Si le concept de décroissance, relativement récent, reste à maints égards encore en chantier, une chose est certaine : la décroissance n’est pas, comme ses détracteurs aiment à le dire, le pan négatif de la croissance. Elle repose sur une toute autre représentation du monde, sur des fondements opposés à ceux de l’idéologie capitaliste à laquelle, seuls, appartiennent les maux que l’on connaît aujourd’hui (récession, chômage, déclassement social…).

Une consommation écologique n’implique pas une réduction du niveau de vie mais bien plutôt une conception différente du niveau de vie, où la possibilité de se balader dans la nature, de traîner et de bavarder au coin d’une rue, de jouir du silence ou d’un beau paysage, de voyager lentement, d’avoir du temps pour jouer, pour parler avec ses voisins ou tout simplement pour ne rien faire, serait privilégiée au détriment des satisfactions matérielles privées et de tous ces objets de consommation gaspilleurs de ressources qui nous éloignent de l’essentiel et qui au final n’alimentent qu’une seule chose : nos poubelles !

C’est dès lors à dessein que le mouvement de la décroissance s’incarne dans la figure emblématique de l’escargot et qu’il affiche sa proximité avec tous les mouvements nous invitant à décélérer.

La décroissance, à ce titre, vise à promouvoir l’autonomie du sujet et le bien-vivre dans une société marquée par l’hétéronomie  et l’absence de projets collectifs.
L’exigence éthique d’émancipation du sujet

Si la croissance, en tant que système économique, social et politique, interroge fondamentalement la philosophie, c’est parce qu’elle est fondée sur une conception particulière de l’homme qui le réduit à une « machine désirante », cupide et intéressée, à un sujet « sans gravité » asservi aux besoins créés pour lui par la société marchande.

L’anthropologie capitaliste postmoderne produit en effet des individus incapables de se fixer des limites, de transmettre ou d’établir des repères pour les générations futures ; elle donne naissance à une « société troupeau », qui s’épanouit dans la satisfaction pulsionnelle immédiate et l’incitation à la jouissance. Enfermé dans la cage de fer d’une jouissance toute personnelle, l’individu auto-référé ne se conçoit plus spontanément en relation avec un tiers ou, le cas échéant, uniquement sous le mode de la contrainte légale ou sociétale.

Or, l’être humain ne peut en réalité s’abstraire, sans s’aliéner et s’annihiler en tant que sujet, des liens qui l’unissent aux autres et qui permettent de faire humanité et société.

Il ne peut de même s’abstraire des liens qui l’unissent à son environnement naturel, sans cette fois remettre en question la possibilité même de sa survie dans des conditions acceptables et humaines. À ce double titre, c’est bien l’humanité qui est en question tant au sens générique (les humains) qu’au sens philosophique (l’humanisme) dans la nécessité d’en finir avec le système capitaliste de la croissance.

La société de la frustration

Dans la perspective consumériste liée à la croissance, l’individu doit constamment ressentir le manque de l’objet produit, c’est-à-dire être en état constant de déséquilibre psychique. En devenant social (et non plus simplement biologique), le besoin perd sa limitation quantitative et temporelle ; il devient infini et indéfini, sans limite car sans objet propre, et peut ainsi satisfaire l’idéal consumériste d’une croissance continue.

Ainsi la société de consommation n’entraîne-t-elle pas, paradoxalement, un sentiment d’abondance et de satiété pour tous mais au contraire l’accentuation du sentiment de privation et de pauvreté relative pour la majeure partie (l’autre a ce que je n’ai pas).

Une utopie concrète

La décroissance de la sphère de l’économie, a comme objectif de fonder une société de décroissance où l’on vivrait « mieux avec moins ».

Cette « utopie concrète » comme se plaisent à la dénommer ses promoteurs, rencontre de nombreux problèmes de réalisation dont le premier est celui de sa mise en œuvre dans des démocraties libérales asservies au dogme de la croissance, aux intérêts du marché comme aux exigences consuméristes des électeurs. Comme il est nécessaire de le rappeler, les changements de conscience sont longs et lents à produire alors que le temps des catastrophes écologiques requiert des actions imminentes. Comment résoudre cette contradiction ?

Nul n’étant prophète en son pays et en son temps, comment dès lors conjuguer le temps long de la germination des esprits, l’asservissement au court terme de nos démocraties représentative et l’urgence de la crise écologique qui paradoxalement peine à se faire sentir ?

C’est tout naturellement la crise du capitalisme lui-même qui entraînera sa chute et avec elle, celles de tous les composantes systémiques qui l’accompagnent. C’est cela qui ouvrira la voie à l’après capitalisme en imposant cette évidence : le seul moyen de vivre mieux, c’est de produire moins, de consommer moins, de travailler moins, de vivre autrement…

La démocratie écologique

La décroissance n’invoque pas la mise en place d’une « dictature verte ». À rebours de l’hégémonie technocratique qui envahit nos institutions pseudo-démocratiques, les partisans de la décroissance ne veulent pas d’un renoncement collectif à la croissance hors du cadre démocratique considéré comme une valeur en soi.

La transformation radicale des institutions de la société » nécessite tout d’abord que le citoyen soit à nouveau associé aux décisions de la Cité, en accord avec un principe selon lequel les gens ordinaires sont bien plus empreints de « décence », de mesure et de prudence, que ceux qui nous gouvernent. Ce n’est donc pas sans fondement que la majorité des théoriciens de la décroissance invitent à réfléchir sur la limitation politique intrinsèque des institutions représentatives et militent parfois en faveur d’une démocratie directe.

Cette demande de revivification de la démocratie s’accompagne d’une exigence de « localisme » et de décentralisation, nécessaires à la fois en terme de production qu’en terme de décision politique. La question du rôle des Etats et des instances supra-nationales demeure, quant à elle, un sujet de division parmi les partisans de la décroissance. Pour ma part, j’inclinerais à penser que les deux niveaux (supranationaux et régionaux) seront nécessaires à la mise en œuvre d’une décroissance concertée, équitable et démocratique.

La question des institutions politiques nécessite d’être traitée avec une grande lucidité. Aussi faut-il récuser l’idée paresseuse selon laquelle démocratie et décroissance iraient forcément de pair et mettre en garde contre la possibilité de dérive que contiendrait une décroissance « subie » qui pourrait entraîner avec elle la chute des régimes démocratiques et leur dérive vers des régimes technocratiques ou écofascistes.

Pour éviter une telle dérive, il apparaît urgent de reconstruire politiquement la société, de redonner aux populations un projet collectif et une vision d’avenir réaliste qui se substituerait à l’unique rêve consumériste et productiviste de nos sociétés néo-libérales. 

Cela n’ira pas sans une mue démocratique donnant aux individus la possibilité d’exercer leur jugement à travers des processus de réflexion et de délibération élargis à la totalité des citoyens. Et cela ne sera pas possible, comme le montre la place prépondérante accordée à l’éducation, sans une véritable information et formation critiques accordées aux citoyens, ce qui justifie, une nouvelle fois, le rôle primordial de la philosophie dans la Cité.

Extrait de l'édito de Anne Frémaux: Pour une philosophie de la décroissance (Eco, 30/09/2013)

dimanche 17 novembre 2013

Internet et le piratage

Sur les 2 milliards d’internautes que compte la planète, un quart d’entre eux seraient des pirates. Plus précisément, 432 millions d’internautes utiliseraient leur accès internet pour accéder à des contenus protégés par le droit d’auteur, sous copyright. (Etude NetNames, pour le compte de NBC Universal - janvier 2013).

La bande passante consommée pour ce « trafic » serait équivalente à 9,567 petabytes par mois en 2012, principalement via Bittorrent, et constituerait le quart de l’ensemble du trafic internet.

Sur ce média particulier qu’est Internet, la frontière entre piratage et partage est nécessairement floue. D’une part, le partage effectif qui met nécessairement en œuvre l’essentiel des actions dites de « piratage », désamorce symboliquement, pratiquement et sociologiquement l’idée d’un profit exclusivement personnel au détriment d’une collectivité ou des intérêts de la majorité.

D’autre part, le partage nécessite de plus en plus fréquemment de convoquer une dimension et des actions de piratage pour suspendre, contourner ou détruire les « mesures techniques de protection » rendant de fait impossibles ou extrêmement compliquées l’essentiel des actions pourtant légitimes de partage sur un bien culturel dûment acquitté.

La matrice - Film Matrix (réalisé par Andy et Lana Wachowski, 1999)

Les deux seuls remèdes efficaces sont pourtant déjà connus

Constitution de portails d’une offre légale suffisamment fournie et tarifairement accessible pour être attractive, ce qui impose une révision façon « table rase » de l’antique « chronologie des médias » ; et surtout, surtout, la légalisation des échanges (du partage) non-marchands, accompagnée d’une réflexion autour des biens communs informationnels.

Si le phénomène du « piratage » ne peut être nié, que dire de l’étendue, de l’échelle et de l’impact des actions menées par les différents « corsaires » à la solde des industries culturelles ? Une infographie récente laissait voir l’étendue du problème d’un autre piratage, celui-là authentique, celui de nos données personnelles ou de données économiquement sensibles.

Au-delà des actes de piraterie réels (intrusions informatiques) ou des négligences qui sont à l’origine de certaines fuites (« leaks »), il est troublant de constater à quel point les acteurs présentés comme disposant des cartes permettant de régler le problème du piratage pour le compte des industries culturelles (c’est-à-dire les moteurs de recherche), entretiennent avec nos données les mêmes pratiques de captation, de détournement et de partage que celles auxquelles ils sont enjoints de mettre fin dans le domaine des industries culturelles : l’appropriation et le partage avec des services tiers de nos données « personnelles » est, de leur aveu propre, le seul moyen de présenter aux usagers des services en cohérence avec leurs attentes.

L’essentiel des actes de « piraterie » dénoncés à grands cris par NBC ou la MPAA ne poursuivent pas d’autre but que celui-ci : faute d’une légalisation du partage non-marchand et d’une offre légale à la fois conséquente et adaptée à la chronologie des usages de consommation sur le Web, c’est le seul moyen à portée des internautes pour disposer de services enfin en cohérence... avec leurs attentes....

World's Biggest Data Breaches (losses greater than 30,000 records) - Source Information is Beautiful


Cet extrait d'article est tiré du blog Affordance, d’Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information. L’article est consultable en intégralité sur le blog.

mardi 12 novembre 2013

Vaincre ses peurs - Victor Delatour

"Je ne connaîtrai pas la peur, car la peur tue l’esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l’oblitération totale. J’affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu’elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n’y aura plus rien. Rien que moi". 

Litanie contre la Peur du rituel Bene Gesserit, Frank Herbert, Dune (1965)


"La peur est une souffrance. La peur est la non-acceptation de ce qui "est".
La peur n’existe que par rapport à quelque chose. C’est l’esprit qui crée la peur.
Seule la connaissance de soi peut vous affranchir de la peur.
La connaissance de soi est le commencement de la sagesse et la fin de la peur.
"

Jiddu Krishnamurti ( 1895-1986 ) La première et la dernière liberté ( 1979)



Vaincre ses peurs - Victor Delatour


La peur de Blanka - Pascal Renoux, Blog TYP
Nous connaissons tous la peur. 

Peur des chiens pour les uns, peur de décrocher le téléphone pour les autres. Ou encore, peur de la maladie, peur du chômage, peur de parler en public, peur de décevoir, peur de déranger, peur de trop s'exposer... 

Et ces peurs sont invalidantes. Elles nous freinent. Affronter sa peur, c'est souvent la première condition pour changer. Affronter sa peur, ce n'est pas la supprimer: ce qui n'est ni possible ni sans doute souhaitable. 

Il faut néanmoins la dompter et ne plus se laisser envahir par elle. Et cela s'apprend.

La solution ? Elle peut se résumer en trois étapes:



Prendre conscience

Tout processus de changement passe par la prise de conscience de ses propres schémas mentaux. Si celui qui a peur de tout examine ses comportements, il verra aisément que c'est bien la peur qui dicte son comportement puisque les personnes sont différentes et la peur toujours là. La plupart des choses que l'on craint sont inoffensives. Essayons d'analyser à quoi ressemble la peur et l'angoisse sous-jacente qui l'alimente. A la crainte de l'agression physique se mêle aussi la peur de l'humiliation et de l'incapacité à réagir.

L’auto-analyse de ces pensées, émotions, fantasmes et réactions associées est le premier pas pour dominer sa peur. Un premier pas essentiel car il va permettre d'imaginer et de scénariser d'autres solutions, d'autres schémas de conduite, d'autres réactions que celle qu'il rumine en boucle et le paralyse.


Trouver des alternatives

La deuxième étape du changement consiste à formuler des réponses mieux adaptées à la situation. En fait, lorsque l'on a le sentiment qu'il n'existe qu'une alternative, il faut élaborer mentalement toute une gamme de situations et s'y préparer. Imaginer des scénarios, préparer son entrée en matière, se présenter, exposer le problème en évitant le conflit, prévoir des alternatives, construire des stratégies, trouver des parades, éviter les pièges, s'armer et se défendre de tout risque de dérapage...

Au fond, nous avons peur de la rencontre, car nous ne savons pas trop comment nous y prendre. Nous sommes enfermés dans un schéma archaïque et répétitif: fuite (évitement) ou agression (et montée aux extrêmes). Or il y a d'autres voies possibles.

L'art de la négociation nous apprend que la posture de départ est primordiale. Lorsqu'on formule une réclamation, il faut éviter de remettre en cause l'interlocuteur et en rester au niveau des faits. Dans toute confrontation, il est important que chacun puisse "garder la face". Il ne faut pas prendre toutes les ripostes verbales pour un déni du problème et un refus de changer. Ce sont des issues de secours destinées à garder la tête haute durant l'échange. Il y a toute chance pour que le message ait tout de même été entendu. Face aux dénégations, inutile de pousser l'autre dans ses retranchements. Garder son sang-froid évite de s'enfermer dans une dispute interminable qui ne mènerait à rien. Les gens sont ainsi faits: ils n'aiment pas être ouvertement mis en cause, font souvent preuve de mauvaise foi pour défendre leurs positions, mais une fois les talons tournés, ils réfléchissent...


Se lancer, de l'audace !

Dominer sa peur et réussir à affronter ses craintes est une bataille que nul n'est certain de remporter à l'avance. Mais l'important, c'est déjà d'oser mener le combat. Même si le problème ne se résout pas, l'important est de surmonter son fantasme-écran, de dominer sa peur, et de passer à l'action. C'est un pas énorme. C'est une victoire sur son principal adversaire: soi-même.


Source: Extrait d'un article de Victor Delatour paru dans "Les grands dossiers des sciences humaines" n°23 Juin-Août 2011.

lundi 4 novembre 2013

La sculpture du vivant - Jean-Claude Ameisen (1951-)


La sculpture du vivant, Editions du Seuil
Nous sommes chacun une nébuleuse vivante, un peuple hétérogène de milliards de cellules, dont les interactions engendrent notre corps et notre esprit. 
 
Aujourd'hui, nous savons que toutes ces cellules ont le pouvoir de s'autodétruire en quelques heures. Et leur survie dépend, jour après jour, de leur capacité à percevoir les signaux qui empêchent leur suicide. Cette fragilité même, et l'interdépendance qu'elle fait naître, est source d'une formidable puissance, permettant à notre corps de se reconstruire en permanence. 
 
A l'image ancienne de la mort comme une faucheuse brutale se surimpose une image radicalement nouvelle, celle d'un sculpteur au cœur du vivant, faisant émerger sa forme et sa complexité.

Cette nouvelle vision bouleverse l'idée que nous nous faisons de la vie. Elle permet une ré interprétation des causes de la plupart de nos maladies et fait naître de nouveaux espoirs pour leur traitements. Elle transforme notre compréhension du vieillissement.

C'est un voyage que propose Jean-Claude Ameisen. Un voyage à l'intérieur de nous-mêmes, de nos cellules et de nos gènes. Une plongée vers le moment où commence notre existence, à la rencontre du suicide cellulaire à l’œuvre dans la sculpture de notre corps en devenir; mais aussi une plongée vers un passé plus lointain, au travers de centaines de millions d’années, à la recherche des origines du pouvoir étrange et paradoxal de s’autodétruire qui caractérise la vie. Un voyage à la découverte de l’une des plus belles aventures de la biologie de notre temps. Comme toute exploration d’un pan inconnu de notre univers, ce livre nous révèle des paysages d’une grande beauté. Il nous permet aussi de ressentir combien la science peut parfois entrer en résonance avec nos interrogations les plus intimes et les plus anciennes.

Site internet de Jean-Claude Ameisen



video
 Jean-Claude Ameisen - Le vivant, l'Homme et la mort

samedi 26 octobre 2013

La suite de Fibonacci

La suite de Fibonacci tient son nom du mathématicien italien Leonardo Fibonacci, qui a vécu à Pise au XIIème siècle (1175-1240). 

Il est connu pour avoir introduit et popularisé en Europe et en Occident la numérotation indo-arabe qui a remplacé pour les calculs la notation romaine peu pratique aux opérations arithmétiques.

Mais il est aussi connu pour avoir mis en évidence une suite mathématique qui porte désormais son nom. Dans la suite de Fibonacci, il n’est pas nécessaire de mémoriser chacun des termes ou nombres de la suite (qui est d’ailleurs infinie). 

Il suffit de se rappeler sa règle de construction : 
Chaque terme de la suite, à partir du rang 2, s'obtient en additionnant les deux précédents, les deux premiers termes étant 0 et 1. Le troisième terme est donc 1 (0 + 1 = 1), le quatrième terme 2 (1 + 1 = 2), le cinquième 3 (1 + 2 = 3), le sixième 5 (2 + 3 = 5), et ainsi de suite.

1, 1, 2, 3, 5, 8, 13, 21, 34, 55, 89,…

Il suffit de prendre deux nombres de départ. Les ajouter donne le troisième, puis le deuxième + le troisième donne le quatrième et ainsi de suite. Les termes de cette suite sont appelés nombres de Fibonacci.

La suite de Fibonacci possède de nombreuses propriétés très utilisées en mathématiques. Une d’entre elles est que le rapport de deux nombres consécutifs de la suite est alternativement supérieur et inférieur au nombre d’or, un nombre remarquable qui vaut exactement 1.61803398


Dans la nature, on retrouve très souvent des motifs basé sur la suite Fibonacci et sur le nombre d’or. Il semblerait que la nature marque une prédilection pour la suite de Fibonacci et pour le nombre d’or.

les pommes de pins (pives)
les marguerites
les ananas
les tournesols
les cactus
les étoiles de mer
les coquilles de mollusques
les galaxies
les cyclones météorologiques

On remarque par exemple que le nombre de pétales des fleurs est souvent un des nombres de la suite de Fibonacci: 3, 5, 8, 13, 21, 34 ou 55. Par exemple, les lis ont 3 pétales, les boutons d’or en ont 5, les chicorées en ont 21, les marguerites ont souvent 34 ou 55 pétales, etc…

Dans certains objets de la nature, on observe aussi très souvent des spirales (spirales logarithmique) dans lesquelles intervient le nombre d’or. Cette spirale d’or s’inscrit dans un rectangle dont les proportions (rapport de la longueur sur la hauteur) correspondent au nombre d’or (on peut construire une spirale d’or en traçant des 1/4 de cercle dans chaque carré).

Pour expliquer pourquoi la nature semble si proche des mathématiques, il faut prendre en compte la question d’efficacité dans ces arrangements géométriques, par exemple pour favoriser le processus de croissance des plantes et l’optimisation du remplissage de l’espace. 

En finance dans l’analyse technique des marchés financiers, on utilise un outil appelé retracement de Fibonacci. Les retracements de Fibonacci correspondent généralement à des supports ou à des résistances naturelles sur lesquels les prix vont buter. On se base donc sur l’idée que l’on peut prédire les mouvements boursiers en fonction de ratios ou seuils qui font référence à la suite de Fibonacci. Les ratios sont obtenus en divisant un nombre de la suite de Fibonacci par le nombre suivant.

video

dimanche 20 octobre 2013

Eloge de la différence - Albert Jacquard (1925-2013)

Les éditions du Seuil – Points Sciences
Résumé de lecture

Un objectif ancien : améliorer l’espèce
 
L’humanité n’est pas seulement responsable de sa transformation morale ou spirituelle, de son cheminement vers une civilisation meilleure, elle l’est aussi de son devenir biologique. Ce livre veut faire le point, provisoire bien sur, sur cette science nouvelle qu’est la génétique. Il cherche à se débarrasser d’idées reçues, c’est un premier pas vers la connaissance.

Chapitre premier, le processus élémentaire : faire un enfant

Le point de départ de toute réflexion sur la génétique est l’évidence d’une certaine ressemblance entre les enfants et les parents. La transmission de la vie s’accompagne de la transmission de certains caractères. Il n’y a pas reproduction. Un être sexué ne peut se reproduire. L’enfant de deux personnes est une création unique définitivement.

Le réel est unique, mais les possibles sont infiniment nombreux. Selon les lois de Mendel, chaque gène paternel ou maternel à la même probabilité (50%) d’être choisi. A l’état de nos connaissances, nous appelons cette probabilité le hasard.

Il faut distinguer le génotype et le phénotype.
 
Le phénotype correspond à l’apparence de l’individu, ou l’ensemble des caractéristiques que l’on peut mesurer ou qualifier chez lui. Le génotype correspond à la collection de gènes dont a été doté l’individu lors de sa conception. L’étude de la transmission des caractères consiste à préciser l’interaction entre génotype et phénotype en tenant compte du rôle du milieu. Lorsqu’il s’agit d’un humain, il est difficile de réduire l’être réalisé aux règles qui gouvernaient son développement. Les multiples événements qui ont réalisé sont phénotype font autant partie de son essence que les gènes initiateurs. Le génotype, c’est la partition, le phénotype c’est la symphonie que nous écoutons, marquée par la personnalité du chef d’orchestre selon les exécutants.


Chapitre deux, le processus collectif : structure et succession des générations

De nombreuses études ont permis de dresser des cartes du monde où les lignes qui habituellement joignent les points de même altitude (lignes de niveau) de même pluviométrie, joignent les points où on a trouvé les mêmes fréquences pour tel ou tel gène. Nous ne pouvons observer que des phénotypes, alors que la réalité profonde dont dépendent les générations futures, concernent les génotypes. Le langage mathématique permet de dégager une réalité que l’observation seule ne dévoile pas.

Progressivement la composition d’un groupe génétique se transforme au hasard, la population évolue, mais ce processus est d’une extrême lenteur. Dans un groupe de 100 personnes, il faudrait quelques millénaires pour réaliser un changement important. Les migrations représentent un élément essentiel des transformations des populations. Il est très peu probable qu’une population humaine reste isolée pendant plusieurs millénaires. Chaque immigrant arrivant dans une population "isolée" apporte des "gènes frais" qui se répandent dans le groupe et remplacent ceux que la dérive avait éliminés.

On a vu que les générations des enfants à partir de la génération des parents peuvent êtres vues comme une série de loteries. Chaque enfant, pour chaque caractère, reçoit deux gènes tirés au hasard. Mais ce tirage ne donne pas des chances égales à tous les gènes parentaux. Si un gène entraîne une diminution de la fertilité, ou une moindre résistance aux maladies, l’individu qui le porte sera moins représenté dans la génération suivante. C’est la sélection naturelle. Le patrimoine génétique collectif constitue la richesse biologique d’un groupe, son bien essentiel et véritablement durable. Pouvons-nous espérer le transformer volontairement ? 

S’opposent alors l’eugénisme et la génétique des populations.


Chapitre trois, l’avenir de notre patrimoine génétique : les dangers et les craintes

Une crainte vaine : l’effet dysgénique de la médecine

En soignant un enfant porteur de tares génétiques, en lui permettant de procréer, des gènes défavorables vont être transmis au lieu d’être éliminés. On appelle cela l’effet dysgénique du progrès médical. Cependant l’unité de temps ici est marquée par la procréation, c’est une génération. Nous sommes responsables du destin à long terme de notre espèce. Depuis que, devenu Homo sapiens, nous avons réagit contre les agressions extérieures en inventant des comportements adapté comme l’invention du feu ou l’emploie de peaux de bêtes, nous avons certainement empêché l’élimination d’enfants que leur dotation génétique rendait moins capables de lutter contre le froid.

Il est dans la nature même de notre espèce de vivre artificiellement. Nous n’avons jamais acceptés de subir passivement la sélection imposée par le milieu. La notion de bien ou de mal correspond à un manichéisme beaucoup trop simpliste face à la complexité du vivant. Certaines associations génétiques responsables du diabète sont "mauvaises" pour un individu trop bien nourrit, elles sont peut être "bonnes" pour le même individu qui doit supporter une famine. Comment, dans ces conditions, prétendre que l’action médicale conduit à une dégénérescence ? Cette crainte d’un effet dysgénique de la médecine est l’aspect négatif de l’espoir en l’eugénisme.

Un danger imprécis : la consanguinité
 
L’apparentement des conjoints implique chez les enfants l’accroissement de la proportion des caractères homozygotes. Certaines maladies sont dues à des gènes récessifs, ne manifestant leur effet néfaste qu’à l’état homozygote. L’apparenté du couple procréateur entraîne ainsi un plus grand risque de mortalité périnatale ou fœtale, donc de stérilité du couple.

Une crainte : les mutagènes dans notre environnement
 
Il arrive parfois pendant la réalisation d’un gamète qu’une modification, ou erreur survienne. L’héritage génétique devient différent. Il est très difficile de préciser la fréquence des mutations pour l’espèce humaine, où toute expérience est pratiquement exclue, pour des raisons éthiques ou pratiques (liées en particulier à la durée des générations). Les mutations sur des gènes récessifs ne se manifestent pas dès leur première apparition. L’évaluation est plus précise lorsqu’il s’agit de gènes dominants. La probabilité d’une mutation atteint 6% sur les centaines de milliers ou les millions de gamète émis par un individu, un nombre très important est donc porteur de mutation. Elles se produisent spontanément, au hasard. Cependant, les radiations provoquent une augmentation de la fréquence des mutations. La dose naturelle de radiation a été doublée depuis le début du XXème siècle. 

Même si l’on admet que ce niveau est encore supportable, il est clair qu’un infléchissement sera nécessaire : sinon le triplement puis le quadruplement serait vite atteint.

Mutagénicité des produits chimiques

Certains produits chimiques avec lesquels nous sommes en contact pénètrent nos cellules et réagissent avec elles, modifiant la structure de nos chromosomes, introduisant donc des mutations. Comment savoir si un produit naturel ou artificiel a de tels pouvoirs ? 
Notre ignorance en ce domaine est presque totale. Cette incapacité à déceler un éventuel pouvoir mutagène des substances chimiques nouvelles que nous utilisons parfois à haute dose est particulièrement grave. Devant cette carence de notre information, la seule attitude raisonnable devrait être la prudence ; il ne semble pas que cette attitude soit celle de note société.


Chapitre quatre : un concept flou : les races humaines

Dés que l’on observe un ensemble aussi complexe que l’ensemble des hommes, on ressent la nécessité de réaliser des classifications, en regroupant les individus paraissant le plus semblables. Les premières tentatives de classifications ne pouvaient que concerner "l’univers des phénotypes". Ainsi, les taxonomistes ont définis plusieurs races.

La génétique a apporté de la précision à la problématique en donnant un contenu plus objectif au concept de race: un ensemble d’individu ayant en commun une part importante de leur patrimoine génétique. La classification concerne "l’univers des génotypes".

Race et racisme
 
Les recherches scientifiques tentent de mettre au point des méthodes de classement des individus, permettant éventuellement de définir des groupes, des races relativement homogènes. Le racisme est une attitude d’esprit nécessairement subjective qui compare les diverses races en attribuant une "valeur" à chacune en établissant une hiérarchie. Le racisme, c'est-à-dire le sentiment d’appartenir à un groupe humain disposant d’un patrimoine biologique meilleur, est un sentiment universellement partagé. Il faut se demander ce qu’apportent la science, et principalement la génétique, à ce concept de race.

Qu’est ce que classer ?
 
Définie des espèces, c’est opérer des regroupements au sein de l’ensemble des individus appartenant au monde vivant. La capacité à se féconder est le critère de l’appartenance à une même espèce. Mais aucun critère de cette sorte ne peut être précisé lorsqu’il s’agit de décider si deux individus humains appartiennent ou non à la même race.

Classer les individus en race est une activité en réalité très complexe dont le résultat dépend de choix fort arbitraires. Il ne s’agit pas de nier toute valeur au résultat d’un classement, il s’agit d’être conscient de sa relativité. Le caractère spontanément pris en considération pour définir les races est celui qui est le plus facilement repéré : la couleur de la peau.
 
C’est un caractère évidement héréditaire soumis à un déterminisme génétique assez rigoureux mais mal connu. La couleur de la peau provient de la mélanine, un pigment présent chez les blancs, les jaunes, les noirs, à des densités très variables. Les différences constatées sont quantitatives, non qualitatives. A l’intérieur d’un même groupe, l’écart entre deux individus d’une même population peut être beaucoup plus grand que celui constaté entre les moyennes de deux groupes appartenant à des "races" distinctes.

Dans une optique mendélienne, les Blancs possèdent 8 gènes b entrainant une couleur claire, les Noirs 8 gènes n entrainant une couleur foncée. Tous les intermédiaires sont possibles, selon la valeur du nombre x de gènes b et du nombre 8-x de gènes n. On se rend compte qu’aucun classement basé sur la seule couleur ne peut avoir de sens biologique. La couleur de la peau ne correspond qu’à une part infime de notre patrimoine génétique (8 ou 10 gènes sur quelques dizaines de milliers). Les progrès de la biochimie apportent des données qui caractérisent les systèmes sanguins. Ainsi, le passage du phénotype observé au génotype est beaucoup plus aisé.
 
En 1900, on découvrit l’existence de 4 groupes A, B, AB et O (O étant récessif devant A ou B). En 1940 on découvrit le système Rhésus. Depuis, on a abouti à la mise en évidence de 70 systèmes sanguins, et la liste s’allonge chaque année. Ces systèmes nous permettent une comparaison des populations indépendantes des effets du milieu sur chaque individu. Ce qui distingue deux populations n’est pas le fait qu’elles possèdent ou ne possèdent pas tel gène, mais le fait que les fréquences de ce gène sont différentes. Ce n’est pas un critère par "tout ou rien ", mais un critère par "plus ou moins". Les données disponibles pour les nombreuses populations et portant sur de multiples systèmes sanguins permettent ainsi de calculer un ensemble de distances et de dresser des cartes génétiques surprenantes car les distances génétiques différent complètement des distances géographiques.
 
Variété des individus, variété des populations
 
La science ne rend pas plus facile le classement des populations. Son rôle n’est pas de fournir infailliblement des réponses claires à toutes les interrogations. A certaines questions, il ne faut pas répondre. Donner une réponse, même partielle ou imprécise à une question absurde, c’est participer à une mystification, cautionner un abus de confiance. Le classement des hommes en groupes plus ou moins homogènes que l’on pourrait appeler "races" n’a aucun sens biologique réel. Les groupes humains actuels n’ont jamais été totalement séparés durant des périodes assez longues pour qu’une différenciation génétique significative ait pu se produire.


Chapitre cinq : Evolution et adaptation

Le "monde vivant" n’est pas un monde fondamentalement différent du monde inanimé. Il est fait de la même matière, soumis aux mêmes forces, aux mêmes contraintes. C’est la dynamique même de la matière inanimée qui a provoqué l’apparition, non pas brutale, non pas éclatante comme un miracle, mais progressive, laborieuse, hésitante, de ce que nous appelons "la vie". Le nombre d’espèces répertoriées sur notre planète est de l’ordre d’un million et demi. La diversité de leurs apparences et de leurs fonctions donne l’impression d’une hétérogénéité fondamentale. Quoi de commun entre une algue et une mouette ? Entre une méduse et moi, un homme ?

L’évidence d’une parenté est pourtant aveuglante, lorsque l’on quitte les apparences externes pour les structures profondes, tant sont semblables les processus par lesquels ces organismes assurent leurs développement et leur survie. Toutes leurs cellules réalisent des transferts d’énergie au moyen de mêmes composés chimiques. Il paraît hautement improbable que ces traits aient pu se retrouver dans tous les organismes vivants, si ceux-ci n’avaient une origine commune. Avec une certitude à peu prés absolue, nous pouvons affirmer l’unité du monde vivant.
 
L’évolution darwinienne
 
En 3 Milliards d’années, la capacité de différenciation manifestée par les êtres vivants, a conduit à une prolifération d’organismes dotés de pouvoirs multiples, tous merveilleux, certains inquiétants. Ainsi, chez l’Homme, le pouvoir de prendre conscience de ses propres dons, de les multiplier et de se donner a lui-même le pouvoir de détruire toute vie. L’apport de Darwin n’est nullement l’idée que les espèces se transforment et descendent les unes les autres. Son originalité était d’expliquer l’évolution par un mécanisme précis, "la sélection naturelle". Le Darwinisme ne doit pas être confondu avec le transformisme. Le Darwinisme est l’explication de la transformation des espèces par "la lutte pour la vie" qui élimine les moins aptes et conserve les "meilleurs".
Les éleveurs parviennent à modifier les espèces animales. Dans presque toutes les populations, ceux qui parviennent à l’âge procréateur ont été choisis par  "une sélection naturelle" qui a éliminé les plus faibles. Les caractères sont sélectionnés naturellement. Ils doivent donc se répandre progressivement dans la population. Celle-ci, de génération en génération se transforme, elle évolue.

Une synthèse convaincante : le néo-darwinisme
 
Finalement, "ce" qui évolue n’est ni l’individu, ni la collection d’individus qui constituent une population mais l’ensemble des gènes qu’ils portent. D’une génération à la suivante, cet ensemble se transforme sous l’influence de multiples événements. Les mutations (événements très rares) apportent des gènes nouveaux.  Une novation peut provenir de l’entrée dans le groupe d’un gène, jusque là inconnu apporté par un immigrant provenant d’une autre population de la même espèce.

L’influence de ces nouveaux gènes peut être bénéfique ou maléfique et dépend bien-sûr du "milieu". La limitation de l’effectif du groupe entraîne une variation aléatoire des fréquences des gènes, le hasard jouant dans ce cas un rôle important : la "dérive génétique".

La façon dont les couples procréateurs se constituent peut influencer le processus de transmission des gènes. L’objectif du "néo-darwinisme" est de passer en revue ces divers facteurs, de définir leur influence sur le destin d’un gène et de préciser le rythme de la transformation des structures génétiques. La sélection naturelle ne peut qu’améliorer la situation ; le bien général est d’autant mieux servi qu’on la laisse librement opérer.

Un prolongement abusif : le darwinisme social

L’extraordinaire retentissement des théories de Darwin ne tient certainement pas à la seule qualité de sa pensée scientifique. Une société ne fait un tel accueil à une théorie nouvelle que si cette théorie contribue, même sans l’avoir cherché, à résoudre certains de ses problèmes.
 
Au XIXème siècle, des fortunes s’édifient grâce aux ouvriers qui reçoivent des salaires leur permettant à peine de survivre. Des enfants travaillent dans les mines et ne sont remontés qu’une fois par semaine. Les nations européennes participent à l’aventure coloniale. Elles aboutissent à la mise en tutelle de peuples entiers, considérés comme inférieurs aux peuples de race blanche dont le succès apparaît définitif.

Pour une société imprégnée d’une religion qui prêche l’amour de son prochain, une attitude aussi dominatrice peut poser problème. Lorsqu’un scientifique affirme que le progrès du monde vivant est le résultat de la "lutte contre la vie", certes, cette affirmation est fondée sur l’observation des animaux et concerne uniquement les caractéristiques biologiques liées à la survie et la procréation, mais elle est comprise immédiatement comme la justification d’un comportement de compétition. Le développement d’un darwinisme social qui consisterait à éliminer "les êtres inférieurs" ne représente nullement, malgré le terme employé pour le désigner un prolongement des constatations faites par Darwin au sujet de l’évolution du monde vivant. Il s’agit d’une réflexion tout autre, tendue vers une attitude délibérée, volontariste de sélection artificielle.

Une remise en cause radicale : le non – darwinisme

Il s’agit de mettre l’accent sur le facteur évolutif introduit par la découverte de Mendel, le hasard et de limiter autant que possible le recours au concept darwinien imprécis de "valeur sélective". Notre vision du processus de l’évolution s’en trouve profondément modifiée : le rythme de celle-ci n’est plus dicté par l’intensité des pressions sélectives, mais par la fréquence des mutations. Le premier rôle n’est plus tenu par la nécessité, mais par le hasard. Que le hasard soit introduit comme facteur explicatif, ou qu’il résulte de la complexité des déterminismes, c’est à lui que finalement nous faisons appel pour décrire l’évolution.
Illusion d’un type : réalité d’une dispersion
 
Le monde vivant que nous observons n’est pas un accomplissement d’une série de déterminismes qui ne pouvaient que le conduire à l’état où nous le voyons, il n’était pas nécessaire. L’arbre des espèces n’était pas pré-dessiné lors des premiers balbutiements de la vie ; les branches nouvelles qu’il peut encore produire sont imprévisibles. 


Chapitre six : L’amélioration des espèces : quelle amélioration ?

Les succès de la sélection artificielle ne sont pas niables. Mais avant de nous interroger sur la transposition de cette réussite à notre propos, il faut préciser: ses objectifs et les techniques utilisées. Au XVIIIème siècle, une action systématique a été entreprise en vue d’améliorer certaines caractéristiques du bétail. Les réussites ont été nombreuses, mais on a constaté une plus grande fragilité des animaux. Les progrès du rendement des céréales après hybridation des espèces ont été spectaculaires. La sélection qu’elle soit artificielle ou naturelle porte nécessairement sur les individus, non sur les caractères. Les résultats obtenus s’accompagnent d’effets secondaires qui, à long terme, peuvent avoir beaucoup plus d’importance que les modifications volontairement réalisées. Les scientifiques disent eux-mêmes ne pas maîtriser tous les concepts utilisés.

L’héritabilité : concept central

Un caractère est "héritable" lorsqu’une certaine ressemblance est considérée entre les parents et les enfants, ou entre les individus ayant un lien parental étroit. Attention, le terme "génétique" est un mot éculé, épuisé d’avoir été prononcé par tant de bouches, écrits par tant de plumes, vidé de tous sens précis, par la diversité des concepts auxquels il a servi d’étiquette.

Les deux concepts "héritables" et "génétique" ne sont pas indépendants, mais la liaison entre eux n’est ni simple, ni claire. L’interrogation primordiale des scientifiques tient se demander quelle est la part du patrimoine génétique dans la manifestation d’un caractère. En toute rigueur, nous ne pouvons pas affirmer qu’un caractère est gouverné par 1, 2 ou n paires de gènes, mais seulement les variations de caractère.

Un caractère peut être soumis à de multiples déterminismes mettant en jeu de très nombreux gènes, mais ne présenter dans une population donnée que des variations dues à une seule paire de gènes. On se pose naturellement la question lorsque l’on étudie un caractère soumis, de toute évidence, à la fois de l’influence des patrimoines génétiques des individus et aux milieux dans lesquels ils vivent. Cette question est: quelles sont la part du génotype et la part du milieu dans les différences que nous constatons entre les individus ?

Dés qu’un phénomène est quantifié, il est toujours possible de faire subir aux mesures observées des traitements mathématiques complexes, aboutissant à l’estimation de divers paramètres. Cependant si ces paramètres n’ont pas de sens précis, les calculs qui permettent de les estimer constituent une activité rigoureusement inutile. Dans de nombreux cas, l’interaction entre le génotype et le milieu est telle que la caractéristique étudiée ne permet pas de classer les génotypes.

Un habillage mathématique ne peut donner de sens à une mesure inepte. Un généticien perturbé, un psychologue dément peuvent un jour inventer le paramètre X obtenu, pour chaque personne chargée de famille, en divisant sa taille par le tour de tête de son conjoint et en ajoutant la moyenne des QI de ses enfants. Ils peuvent donner à X un nom à consonance grecque, ou mieux, anglaise, calculer X dans de nombreuses familles, comparer les moyennes de X selon les groupes socioprofessionnels, les races ou les générations, déterminer l’héritabilité de X, etc. La débauche de calculs n’empêchera pas tous les résultats obtenus de n’avoir aucun intérêt, puisqu’ils concernent des chiffres qui ne mesurent rien.

Les interrogations et les doute
 
Le patrimoine génétique des variétés végétales que nous sélectionnons est-il meilleur que le patrimoine ancestral ? Lui est-il au contraire inférieur ? A cette question, aucune réponse ne peut être donnée. Les variétés cultivées actuellement sont si éloignées des caractéristiques exigées naturellement pour la reproduction qu’elles ne peuvent se perpétuer sans intervention humaine. Si un cataclysme biologique ou atomique détruisait l’Humanité, les maïs disparaîtraient simultanément.
Quant aux espèces animales, beaucoup sont arrivées à un stade de spécialisation qui met leur survie sous notre dépendance, incapables de résister seules aux moindres agressions du milieu. Pouvons-nous nous vanter d’avoir amélioré le maïs ou les chevaux alors que nous en avons fait des espèces incapables de survivre sans nous ?


Chapitre sept : Intelligence et patrimoine génétique

La plupart des sociétés craignent une décadence, voire une dégénérescence biologique. Beaucoup pense que pour le bien du groupe, il faut que les "meilleurs" participent plus que les autres à la transmission du patrimoine biologique. Il faut s’interroger sur la signification de cet eugénisme spontané. La première question est : que veut dire meilleur ? Implicitement ou non, tous les programmes d’amélioration de l’Homme visent à créer des êtres d’une intelligence supérieure. 

Qu’est-ce que l’intelligence ? Le mot intelligence répond à une multitude de concepts variés. Elle peut être un ensemble de capacités, un pouvoir, une forme d’énergie dont nous ne connaissons pas la nature, mais dont nous constatons certaines manifestations comme la capacité d’abstraction, ou la capacité à adapter son comportement. Ces capacités se retrouvent aussi chez les animaux. Le Qi est un paramètre arbitrairement choisi pour représenter un objet inaccessible.
 
Age mental et QI
 
Les psychologues ont inventé de nombreux tests. Mais comment en faire la synthèse ? On peut établir une échelle faisant correspondre à chaque test l’âge auquel il est normalement réussi. En fonction des résultats d’un enfant à un ensemble de tests, on pourra alors calculer son "âge mental ". Mais l’âge mental que notre esprit saisit aisément, est une donnée unique qui ne garde qu’une faible partie de  l’information. Le quotient de développement intellectuel prend en compte l’âge et le développement intellectuel. Il est égal à 100 x le quotient âge mental / âge réel.

L’instabilité et l'imprécision du QI

Le développement intellectuel est peu compatible avec l’hypothèse d’une progression continue dans le temps. Le QI est une mesure qui reflète une certaine phase du développement qui dépend pour une part très importante des événements qu’il a vécu. Toute observation perturbe, l’interaction entre l’observateur et l’observé est telle que le résultat est influencé par le comportement du psychologue, ce qu’il en attend. Les tests utilisés pour aboutir à une estimation du QI ont été étalonnés avec grand soin. Personne, cependant, ne se hasarderait à prétendre qu’ils aboutissent à une mesure exacte. Le QI est tout au moins en moyenne, un bon indicateur des chances de réussite ou des risques d’échec au cours de la scolarité.

QI et patrimoine génétique
 
C’est une analyse très complexe de déterminer la part du milieu et des gènes. Il faudrait étudier des "vrais jumeaux" élevés dans des milieux différents. Or ce cas est très rare. Ces études sont peu nombreuses et ne portent que sur des effectifs très faibles.
 
Une autre direction de recherche consiste dans l’observation des enfants adoptés, en comparant la corrélation entre les QI de ces enfants et ceux, d’une part des parents biologiques, d’autre part de leurs parents adoptifs. Ce sont des études difficiles à mener sur le terrain. Un professeur de sociologie, C. Jenks à Harvard a estimé que 45% de la variance constatée pouvait être attribuée aux effets du patrimoine génétique, 35% aux effets du milieu et 20% de l’interaction entre le génome et l’environnement.

L’inégalité des QI selon les races et les classes

Une recherche américaine prouve que les noirs ont en moyenne un QI inférieur de 15% à celui des blancs. Cet écart peut être entièrement expliqué par la différence d’environnement culturel entre les deux. Ce sont des raisonnements dépourvus de toute logique. Des remarques semblables peuvent être faites à propos des écarts constatés entre les classes sociales ou les professions. Combiné avec l’affirmation affichée comme un dogme, que le QI est déterminé pour 80% par le patrimoine génétique, on veut démontrer que les inégalités sociales sont la conséquence des inégalités génétiques contre lesquelles personne ne peut rien. Il ne s’agit que d’un nouvel avatar du déterminisme social. 

Il est ridicule de persuader les professeurs que leurs patrimoines génétiques sont plus favorables que ceux des avocats ou des chirurgiens. Mais il est criminel de persuader les jardiniers ou les tapissiers que leurs dotations génétiques les placent à la limite inférieure de l’échelle intellectuelle et que leurs enfants seront marqués dés la conception par cette infériorité.

Le referendum de la Genetics Society s’est mise d’accord sur ce texte en 1975: "Il n’existe aucune preuve convaincante permettant d’affirmer qu’il y a ou qu’il n’y a pas de différence génétique appréciable de l’intelligence entre les races. Les généticiens doivent s’exprimer en s’opposant au mauvais usage de la génétique en vue d’objectifs politiques."

Recherche de la vérité ou manipulation d’opinion
 
Les médias tendent à diviser les scientifiques en deux groupes: Les "héréditaristes" admettant que l’intelligence est déterminée avant tout par le patrimoine génétique et les "environnementalistes" (la plupart des généticiens) prétendant que le milieu joue le plus grand rôle. 

Pour conclure, on peut dire que l’activité intellectuelle nécessite un organe construit à partir d’une information génétique, et un apprentissage de cet organe au cours d’une certaine aventure humaine bien mal désignée par le mot « environnement ». Deux individus quelconques ont nécessairement des patrimoines génétiques différents (sauf les jumeaux homozygotes) et ont vécu des expériences différentes. Les outils intellectuels dont ils disposent sont différents ainsi que leur QI, mais nous n’avons aucun moyen d’attribuer cet écart à une cause ou à une autre. La science ne peut être neutre. Son objectif principal ne doit pas être de répondre aux questions, mais de préciser le sens de ces questions.


Chapitre huit : La tentation d’agir

L’explosion démographique

Agir sur notre effectif est urgent: n’est-il pas naturel de traiter simultanément le qualitatif et le quantitatif, de nous efforcer d’améliorer l’Homme ? La première révolution démographique est apportée par l’invention de l’agriculture (-5000 avJC). La seconde révolution est apportée par les progrès médicaux contre la maladie et la mort. Au rythme actuel, 3 ans suffisent pour ajouter à l’Humanité autant d’hommes qu’il en vivait au temps de JC. Ce développement exponentiel ne peut qu’aboutir à une catastrophe si une action collective ne se développe pas rapidement. La limite de l’espace 300 hab/km2 par nombre d’habitants sera atteinte en 2100, dans cinq générations. Voulue ou subie, la troisième révolution démographique (c'est-à-dire le passage à la stabilité) ne peut être évitée. La limitation des naissances aura des conséquences innombrables sur l’organisation sociale et les attitudes individuelles.

Les conséquences d’un nouveau régime démographique

Accepter la croissance zéro, c’est accepter une culture où le droit de procréer est soumis, soit à une réglementation extrêmement sévère, soit à une pression sociale très forte. Un décalage entre les dates auxquelles les diverses sociétés entament la troisième révolution démographique entraîne un clivage, des tensions, dont les conséquences sont difficilement prévisibles. Nous sommes devant un phénomène explosif, non autorégulé auquel nous ne sommes pas préparés. Le déluge d’hommes qui submergent notre Terre semble donner du poids aux discours de ceux qui préconisent une politique de sélection de qualité, telle l’élite des epsilons imaginés par Aldous Huxley.

Recours passés et allusions actuelles à l’eugénique

L’Allemagne nazie a été très loin dans l’eugénisme, en enlevant des petites filles polonaises correspondant à certains critères, élevées ensuite en Allemagne et fécondées par des SS. Au bout de trois naissances, elles étaient éliminées.
Aux Etats-Unis, des travaux de biologistes amenèrent des mesures concrètes: la stérilisation des individus porteurs de tares considérées comme transmissibles. Entre 1907 et 1949, 50.000 stérilisations ont été pratiquées dans 33 états dont près de la moitié sur des "faibles d’esprit".

L’Immigration Act de 1924 limite sévèrement l’immigration à partir du Sud et de l’Est de l’Europe, parce qu’on déclare que ces populations sont inférieures. On se doute bien que nous allons vers un droit à la reproduction limité, il est dés lors inéluctable d’aboutir au raisonnement du biologiste américain G. Bentley Glass: "Le droit qui doit devenir le droit suprême n’est plus celui de procréer, mais celui qu’a chaque enfant de naître avec une constitution physique et mentale saine, basée sur un génotype sain." C’est le dernier terme de la phrase qui pose problème, naître avec un génotype sain n’est pas aussi simple que B. Glass semble le supposer. Comment juger de la qualité  d’un génotype ?
 
La difficulté de juger
 
Nous savons que certaines associations géniques responsables du diabète sont sans doute favorables en période de famine. Comment porter un jugement sur ces génotypes qui se transmettent pendant des millénaires et seront alternativement maléfiques et bénéfiques. Le critère n’est plus l’avenir de tel gène, ou à court terme, l’avenir de tel individu, mais l’avenir d’un groupe humain dans son ensemble, sa capacité à se renouveler.

Un bon patrimoine génétique collectif doit être divers. Il ne faut pas "améliorer les individus " mais préserver la diversité. Il faut sauvegarder la richesse génétique que constitue la présence des gènes divers. Nous sommes loin de la position simpliste consistant à proposer diverses mesures (prohibition de certaines unions, stérilisations…).

L’eugénique est sans doute l’exemple extrême d’une utilisation perverse de la science. Les abus conduisent beaucoup de nos contemporains à s’interroger sur le bien fondé de l’effort scientifique. Ce qui semblait œuvre de libération est devenu suspect, tout cet effort risque de déboucher sur une prise de pouvoir par quelques uns et l’aliénation du plus grand nombre. Le progrès de la connaissance, longtemps synonyme de progrès de l’Humanité, ne va-t-il pas aboutir à l’anéantissement de notre espèce ? Cette angoisse explique le succès du Mouvement Universel de la Responsabilité Scientifique fondé par Robert Mallet.

La richesse d’un groupe est faite de "ses mutins et ses mutants" selon l’expression d’Edgar Morin (sociologue et philosophe français). Il s’agit de reconnaître que l’autre nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable. C’est la leçon que nous donne la génétique. "Si je diffère de toi, loin de te léser, je t’augmente" St Exupéry.

L’amour des différences

Quel plus beau cadeau peut nous faire l’autre que de renforcer notre unicité, notre originalité, en étant différent de nous ? La leçon première de la génétique est que les individus, tous différents, ne peuvent être classés, évalués, ordonnés: la définition de "races" ne peut être qu’arbitraire et imprécise. Par chance, la nature dispose d’une merveilleuse robustesse face aux méfaits de l’Homme. 
Le flux génétique poursuit son œuvre de différenciation et de maintien de la diversité, presque insensible aux agissements humains. La révolte contre la trilogie métro-boulot-dodo, contre le carcan du confort douceâtre, l’affadissement du quotidien organise la mort insinuante des acceptations. Ce sont nos enfants qui nous l’enseignent. Sauront-ils bâtir un monde où l’Homme sera moins à la merci de l’Homme ?