mercredi 25 décembre 2013

L'Homme peut-il disparaître ?

Il est 23 h 54 sur l'horloge de l'apocalypse. Dans 6 Minutes, le monde finira. Créée en 1947, peu de temps après l'explosion de la bombe atomique, cette pendule, qui se trouve à l'université de Chicago, est réglée au gré des menaces - nucléaires, techniques ou écologiques - pesant sur l'humanité. 

En janvier dernier, elle a été reculée d'une minute afin de souligner l'effort fourni par la communauté internationale dans la lutte contre le réchauffement climatique... Au-delà du symbole, elle met en lumière la peur permanente qu'éprouve l'homme face à sa propre extinction. Une peur savamment entretenue par des catastrophistes en mal de sensationnalisme, mais aussi par des scientifiques réputés. Ainsi, l'astrophysicien Stephen Hawking a récemment déclaré que l'espèce humaine, si elle ne veut pas disparaître, devrait coloniser l'espace dans les 200 prochaines années. 

En parallèle, une avalanche de films et livres met régulièrement en scène les menaces futures - l'hiver nucléaire dans la Route. les dérèglements climatiques dans le Jour d'après... - et imaginent la vie après la catastrophe. Si ces œuvres portent souvent un regard pessimiste sur une humanité capable de s'autodétruire, elles démontrent aussi la faculté de l'homme à survivre. Car au cours de l'histoire, il a toujours réussi à s'en sortir...

Aura-t-il la même chance à l'avenir? Les scientifiques scrutent avec attention les dangers pour les siècles à venir. Des dangers réels mais heureusement peu probables ! Et si un astéroïde finissait par nous tomber dessus? Après tout, deux d'entre eux ont frôlé la Terre le 8 septembre dernier et ils n'avaient été détectés que trois jours plus tôt... 


Comment réagirions nous après un cataclysme de ce type ? Logiquement, Nous chercherions d'abord de l'eau et de la nourriture. Ensuite, les femmes, plus sociables, préféreraient partir à la recherche d'autres survivants et stocker des vivres, alors que les hommes, après avoir fabriqué des outils pour chasser, jugeraient essentiel de repeupler la Terre rapidement! Bref, nous retrouverions les réflexes des hommes préhistoriques. Une époque où la nature faisait loi. Si les humains disparaissaient, elle reprendrait vite ses droits. Nos traces, nos constructions, notre culture s'effaceraient en quelques siècles. Une vision prospectiviste qui incite à réfléchir sur la fragilité humaine.



Nous ne sommes pas passés très loin de l'extinction

L'homme est un survivant. A plusieurs reprises, il est passé à deux doigts de l'extinction. Les généticiens évoquent plusieurs "goulets d'étranglement", des périodes critiques au cours desquelles il a failli disparaître à cause d'un nombre trop faible d'individus en âge de procréer. Le plus ancien remonterait à 1,2 million d'années,le plus récent à 70 000 ans. André Laganey, généticien au Muséum national d'histoire naturelle confirme notre fragilité: "Les sept milliards d'humains actuels ont un génome peu diversifié. Il semble donc que l'humanité soit issue d'une seule population. qui comptait seulement 5 000 à 10 000 reproducteurs et vivait il y a 300 000 à 80 000 ans". L'existence des hommes préhistoriques était précaire. surtout lorsqu'ils n'avaient pas encore quitté l'Afrique. "Concentrés géographiquement, ils étaient à la merci du premier astéroïde venu ou d'une maladie." ajoute André Langaney. Mais pour lui, ces faibles effectifs sont logiques car, à l'époque, ils étaient chasseurs-cueilleurs. "Ils avaient besoin d'un grand territoire, sous peine de surexploiter leur milieu naturel. Un peu comme les loups, les rapaces et les grands singes actuels."


Homo Sapiens
Homo sapiens l'a donc échappé belle... Mais il n'est pas au bout de son parcours du combattant. En effet, l'homme moderne est la seule branche survivante d'un buisson évolutif. D'autres espèces proches de la nôtre se sont éteintes. Le plus célèbre de ces disparus n'est autre que Neandertal. En effet, quand Homo sapiens met le pied en Europe il y a 40 000 ans, Neandertal, son lointain cousin, s'y trouve déjà depuis 450 000 ans. Pendant des centaines de milliers d'années. cet homme robuste et chasseur émérite résiste aux aléas, notamment climatiques. Il développe une culture élaborée. offre des sépultures à ses morts, fabrique des parures... Après l'arrivée d'Homo sapiens, les deux espèces humaines se côtoient pendant 12 000 ans, puis Neandertal disparaît. Que s'est-il passé ?

Dans les explications évoquées, Homo sapiens porte toujours une part de responsabilité. Pour certains spécialistes, il aurait apporté avec lui des maladies contre lesquelles Neandertal n'était pas immunisé. D'autres évoquent un violent conflit entre les deux lignées, une compétition pour la nourriture ou une technologie plus sophistiquée chez Homo sapiens (Cro-Magnon). "Par exemple, il fabriquait des pointes en os." explique Pascal Depaepe, spécialiste de l'homme de Neandertal. "Plus légères que les pointes de silex, elles lui permettaient de chasser à distance, en lançant son arme, ce qui est moins risqué qu'à l'épieu. c'est-à-dire à bout de bras, la technique de Neandertal". Malgré tout, cette disparition demeure une énigme. "Même s'il s'agissait d'une "autre"humanité, le fait qu'elle s'éteigne, après des dizaines de milliers d'années d'une parfaite adaptation à son milieu, nous interroge sur l'avenir de la nôtre". analyse Pascal Depaepe.


Les épidémies engendrent processions et automutilations...

Des dizaines de millénaires plus tard, la population a tellement augmenté que l'homme ne semble plus risquer l'extinction. Pourtant, au Moyen-âge, la peste noire va remettre en question sa survie. Propagée par des galères génoises puis véhiculée le long des voies commerciales, la maladie se répand au Moyen-Orient et dans toute l'Europe. "En sept ans, de 1346 à 1353, le tiers de la population européenne est emporté, soit 25 millions de personnes", raconte l'historien Stéphane Barry. Interprétée comme une punition divine, la peste entraîne des manifestations collectives de piété: processions, automutilations de «flagellants» , qui se fouettent jusqu'au sang pour expier leurs péchés avant le Jugement dernier... "Bon nombre de contemporains de cette épidémie ont cru que la fin des temps était arrivée", souligne Stéphane Barry.

Au-delà du choc démographique, la maladie a bouleversé la société: des ordres religieux et des familles puissantes ont été décimés, les richesses ont parfois changé de main, etc. Par sa violence, la peste noire est considérée comme la pire épidémie de l'histoire. Pourtant, la variole, importée par les colons espagnols aux Amériques. a fait plus de victimes : elle aurait décimé 90 % des Indiens au Mexique. L'épidémie a précipité le déclin de leur société. La fin d'un monde, en quel que sorte.

Au cours de l'histoire, des civilisations brillantes - les Egyptiens, les Minoens... - ont périclité après des siècles ou des millénaires de prospérité. Prenons l'île de Pâques. En 900, elle est colonisée par des populations polynésiennes, qui organisent la société en territoires, dominés par des chefs puissants. Très vite, ils commencent à édifier les fameux "moai", ces statues colossales sculptées dans la roche volcanique. Mais lorsque les Blancs débarquent sur l'île.. la civilisation pascuane n'est déjà plus que l'ombre d'elle-même: les chefs ont été détrônés, les statues brisées, la population souffre de malnutrition et les cas de cannibalisme sont fréquents. "En 1872, il ne reste que 111 Pascuans", précise Jared Diamond, auteur d'"Effondrement". Ce biologiste considère essentiels les dommages sur l'environnement pour expliquer l'extinction des sociétés. Selon lui, sur l'île de Pâques, la déforestation empêcha les habitants de construire des pirogues pour pêcher, entraîna l'érosion du sol et une diminution des récoltes. Confrontée à la famine, la société pascuane entra dans une guerre entre clans, qui précipita sa chute... D'autres éléments entrent en ligne de compte, notamment les maladies venues d'Europe au XVIIIe siècle...

Statues de l'Ile de Pâques - Océan Pacifique


En Europe, nos langues romanes sont héritées des sociétés antiques. Un scénario analogue s'est joué chez les Mayas aux alentours de 800. Des chercheurs ont montré que la période de grandeur coïncide avec des étés bien arrosés, favorables aux cultures. A l'inverse, le IXe siècle est marqué par plusieurs sécheresses consécutives, qui auraient entraîné l'abandon des villes et le déclin, du moins sur une partie du territoire. Certes, d'autres facteurs expliquent aussi son affaiblissement, comme c'est le cas pour toute civilisation: invasions étrangères, guerres intestines, catastrophes naturelles ou épuisement des ressources. Des mots qui font écho à notre époque, même si notre civilisation est aujourd'hui mondialisée...

Plus que d'effondrement, certains spécialistes considèrent d'ailleurs qu'il s'agit d'évolution, de renouvellement des sociétés. D'autant qu'une civilisation ne s'efface jamais totalement. Ainsi, en Europe, nos langues romanes ou nos systèmes politiques sont hérités des sociétés antiques. Bref, nous sommes tous un peu romains !


Les sociétés sont résilientes

Norman Yoffee, anthropologue, professeur à l'Université du Michigan (USA), explique: "Habituellement, quand on parle d'effondrement, on pense à des grandes villes prospères, qui sont abandonnées et à des Etats centralisés qui chutent. Mais il n'existe pas d'exemple d'extinction de civilisation. Les empires s'effondrent mais les individus restent.En Mésopotamie, par exemple, à cause des luttes internes et des invasions étrangères, des dynasties sont tombées, d'autres sont apparues, les villes ont changé, etc. Mais même avec la conquête de Cyrus le Perse puis d'Alexandre le Grand, les cités ont persisté. Certes, les habitants ont commencé à parler le persan ou le grec et adopté de nouvelles croyances, mais c'était un avantage pour eux. De même, on parle souvent de l'île de Pâques. Or les Pascuans existent toujours et sont attachés à leur passé".

Jared Diamond pense que "les civilisations s'effondrent car les habitants prennent des décisions à court terme qui affectent l'environnement à long terme. En fait, les humains ont toujours altéré leur environnement, exterminé des animaux, coupé des forêts. Mais cela n'a jamais suffi à entraîner une forte diminution de la population. Les sociétés sont résilientes. Elles réussissent toujours à former de nouveaux États et à changer leur mode de vie. Autrefois, les sociétés avaient peu de moyens pour détruire l'environnement, faute de technologie notamment. Aujourd'hui, nous sommes en mesure de saper les bases sur lesquelles notre civilisation est construite. Heureusement, comme l'a montré le passé, les humains ne sont pas impuissants face à leurs erreurs. Nous devons changer notre façon de vivre. C'est la clé de notre propre résilience en tant que civilisation."



Les sept scenarii réalistes qui peuvent nous menacer

Pour imaginer sa fin, l'humanité est sans limite: de l'invasion extraterrestre aux désastres nanotechnologiques, tout a été envisagé. Sept dangers semblent plausibles. Mais pas fatals.

1) Un astéroïde a 1 chance sur 45 000 de nous frapper en 2036 Avril 2029.

Apophis se dirige vers la Terre et nous frôle à moins de 29 470 km. En 2036, nouveau passage avec 1 chance sur 45 000 de nous percuter. Faut-il vraiment s'inquiéter? Les astrophysiciens surveillent avec attention les "Potentially Hazardous Asteroids" (PHA), des géocroiseurs orbitant à moins de 7,48 millions de kilomètres de la Terre. "Ils seraient 1 000 autour de nous", affirme Jean-Yves Prado, chercheur au Centre national d'études spatiales. "Mais tous ne sont pas dangereux". Car pour menacer l'humanité, leur diamètre doit atteindre 1 km. Apophis. lui, plafonne à 300 m. "Pas assez pour détruire la vie", tranche le spécialiste. "Mais il pourrait faire des dégâts à l'échelle de quelques départements français." Hélas, seuls 85 % des PHA sont connus et les scientifiques n'ont aucune idée de la taille des autres. Néanmoins, en cas de menace réelle, ils envisagent de faire exploser une bombe à proximité de l'astéroïde afin que le souffle de la déflagration dévie le caillou.

2) Si la température grimpe de 6,5°C en un siècle, le tiers de l'humanité souffrira du manque d'eau

Surchauffe pour la planète: d'après un scénario alarmiste du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), la température pourrait grimper de 6,4°C d'ici à 2100. S'il se réalise, le pH des océans diminuera, empêchant la formation des exosquelettes des coraux, crabes ou huîtres, essentiels aux populations côtières. Plus de 3 milliards de personnes souffriront du manque d'eau et le niveau des mers pourrait s'élever de 190 cm. La fin annoncée de l'homme ? "Homo sapiens est adapté à des climats très divers et a su coloniser toute la planète", tempère Gildas Merceron, du Muséum national d'histoire naturelle. "De nombreuses populations devront migrer, mais elles résisteront. En revanche, certaines plantes deviendront difficiles à cultiver". Par exemple, vers 2080, la productivité du blé aura diminué de 30 % dans l'hémisphère Sud.

3) Avec la fécondité du Japon, la Terre se dépeuplerait en 400 ans

Avec 1.2 enfant par femme, le Japon vieillit. L'Europe ne s'en sort guère mieux malgré l'exception française. "Sur les 200 pays de l'Onu, plus de la moitié se situent déjà sous le seuil de renouvellement des générations", ajouteChristian Godin, philosophe et auteur de "Ici Fin de l'humanité". "Cette décrue sera irréversible, l'humanité ne se place plus dans la perspective d'une durée de vie infinie, elle vit au présent". Or les Nations unies estiment que 2050 marquera un pic avec 9 milliards d'habitants, avant que la population se stabilise, voire régresse...

Avec un taux de fécondité de 1,4 enfant par femme, une population de 100 individus n'en compte plus que 70 à la génération suivante. A ce rythme-là, l'espèce humaine pourrait s'éteindre en 2400 comme l'Institut national des études démographiques l'a déjà calculé en 1988.

4) Une guerre nucléaire créerait une famine considérable

Avec 22 400 armes nucléaires braquées sur la Terre en 2010, que se passerait-il en cas de guerre? Un rapport australo-japonais dresse un scénario glaçant: si les armes russes et américaines étaient déployées, outre les dégâts humains immédiats, 150 millions de tonnes de fumées seraient rejetées dans l'atmosphère.

Conséquence: l'hiver nucléaire. 70% des rayons du soleil seraient bloqués au nord, et 35% au sud: les températures chuteraient de 7 à 8 °C: les pluies seraient réduites de plus de 90%, et les conditions de culture conduiraient les populations à l'hécatombe alimentaire.

Certes, cette étude envisage le pire scénario. Pourtant, en géopolitique, nul ne peut prédire l'évolution des équilibres. Aujourd'hui, 9 pays détiennent l'arme atomique, dont l'Inde et le Pakistan qui se disputent le Cachemire...


Or, une autre enquête pointe les conséquences d'un conflit entre ces deux Etats. Avec 0,3% de l'arsenal nucléaire mondial utilisé, 1 milliard de personnes connaîtrait la famine. Une explosion accidentelle de l'un des 441 réacteurs civils serait-elle aussi néfaste ? "Quelques centrales de type Tchernobyl subsistent en Russie" reconnaît Jean-Luc Lachaume, directeur général adjoint de l'Autorité de sûreté nucléaire. "Les conséquences d'un accident comme celui de 1986 seraient humainement et écologiquement très graves, mais resteraient localisées autour des réacteurs".



5) Le Yellowstone pourrait rayer les Etats-Unis de la carte

Il y a 65 millions d'années, des éruptions ont formée les trapps du Deccan, en Inde, un immense empilement de lave basaltique, grand comme la France, d'une épaisseur de 2 400 m. "Cette activité a causé en partie la fin des dinosaures" explique Christian de Muizon, chercheur au Muséum national d'histoire naturelle. "Pour détruire l'humanité, il faudrait au moins une activité aussi importante". Or aucun contexte géologique semblable n'est envisagé actuellement. Toutefois, quelques super-volcans sommeillent : il y a 640 000 ans, la caldeira de Yellowstone, aux Etats-Unis, a rejeté un millier de kilomètres cubes de matières volcaniques qui ont recouvert tout le sud-ouest du pays. A court terme, il ne présente pas de danger, mais il pourrait se réveiller un jour.


6) Un virus mutant de la grippe pourrait faire des ravages

Transports modernes oblige, un virus voyage très vite. Les médecins surveillent de près ceux qui se transmettent par l'air, de type grippe ou Sras. De plus, les virus comme celui de la grippe peuvent se recombiner entre des versions animales et humaines pour générer une forme très pathogène. Autre menace, les maladies transmises par les moustiques: les cas de dengue, par exemple, doublent désormais tous les cinq ans. Sans compter que l'arsenal de lutte contre ces agents faiblit, mis à mal par les résistances développées par des virus pathogènes en mutation. "Le danger épidémique existe, sans être dramatique à grande échelle", conclut Marc Gastellu-Etchegorry, directeur du département tropical de l'institut de veille sanitaire. Le danger pourrait aussi venir d'une attaque bactériologique. Or, les armes utilisées par les terroristes sont difficiles à détecter et moins surveillées que le nucléaire. D'après l'OMS, 50 kg d'anthrax - une bactérie infectant le système respiratoire - répandus sur 2km², tueraient 100 000 personnes. Par ailleurs, si 169 pays ont signé la convention pour la non-prolifération de ce type d'arsenal, en 2005, 7 pays étaient soupçonnés d'en développer.

Virus de la grippe aviaire - Microscope


7) Des êtres mi-hommes mi-machines vont peut-être nous succéder

Clones, cyborgs. robots androïdes, le futur verra sans doute apparaître des êtres hybrides plus accomplis que nous. Une nouvelle "espèce humaine" en somme. "Notre environnement est déjà peuplé d'objets intelligents, autonomes et qui communiquent entre eux", constate le philosophe Jean-Michel Besnier, auteur de "Demain les posthumains". Ces créatures pourraient-elles nous menacer ? Pas pour l'instant, car elles n'ont pas de conscience. Mais demain ? Les spécialistes de l'intelligence artificielle réfléchissent à la cohabitation entre humains et post-humains. La Corée a même planché sur une charte éthique des robots, leur imposant de ne pas nuire aux humains. "Il faudra ouvrir un dialogue d'un nouveau type", conclut Jean-Michel Besnier, "et surtout élargir le champ de l'humanisme à ces individus".


L'homme est taillé pour résister

Les extinctions rythment le cycle de la vie sur Terre, la 5e ayant éliminé près de 50% des espèces, dont les dinosaures, il y a 65,5 millions d'années. Une 6e extinction est-elle en marche? Robert Barbault, directeur du département d'écologie et de gestion de la biodiversité au Muséum national d'histoire naturelle estime que "le rythme des extinctions est actuellement 100 à 1000 fois plus rapide que naturellement. Les raisons ? L'homme accélère tout. Sa démographie a été multipliée par 2 ou 3 en un demi-siècle, et sa consommation de ressources par 7. La biodiversité est le tissu de la planète et l'homme en fait partie, au même titre qu'une autre espèce. S'il augmente la pression sur la biosphère, les autres espèces ont moins d'espace pour se développer".
   
Pourquoi l'homme résiste-il si bien à cette extinction planétaire? Robert Barbault avance deux éléments essentiels: "D'abord, son effectif. Quand on considère l'abondance d'une espèce, un million d'individus est déjà un nombre énorme. Alors presque 7 milliards d'humains... On estime en effet que la probabilité d'extinction devient très forte en dessous de 50 individus! Cela donne à l'homme une force démographique incomparable pour résister aux extinctions. Sa couverture géographique est aussi une clé: la majorité des extinctions touche des espèces confinées à de petites niches écologiques, telles les îles,ce qui a été le cas avec le dodo (un grand oiseau disparu à la fin du XVIIe siècle, à Maurice). Or l'homme, lui, a su coloniser tous les  continents et s'adapter à presque tous les climats, ce qui lui permet d'affronter les changements de son environnement. Cette réussite écologique se fait au détriment de nos concurrents directs pour l'accès à la nourriture: ce sont les grands carnivores, comme les loups européens avec lesquels nous luttons pour protéger nos moutons, les lions, en Afrique, les tigres, en Asie."


Après l'Homme, la nature reprendra très vite ses droits

En ville, dans les rues et les bâtiments, la lutte contre la nature est un travail de tous les instants. Une fois l'homme disparu, ses efforts et ses constructions seront bien vite anéantis.
 
- En 50 à 500 ans, les maisons s'écrouleront


Une tuile qui s'envole, une tôle percée par la rouille et l'eau pénètre vite à l'intérieur des constructions... Les maisons en bois et torchis, courantes en Normandie, seront les premières à tomber. L'humidité aidant, les bactéries auront raison de leur charpente de bois et de la paille de leurs murs en quelques dizaines d'années à peine. La pierre et la brique tiendront plusieurs siècles. "Quant au béton, il résiste: voyez l'état des blockhaus de la Seconde Guerre mondiale, pourtant soumis à l'action corrosive des embruns...", souligne Pascal Depaepe directeur scientifique de l'Institut national de recherches en archéologie préventive. Pourtant, les graines transportées dans l'air profiteront de la moindre anfractuosité pour germer, pourvu qu'un peu d'humus s'y soit accumulé. Et en grandissant, les racines feront sauter les murs.

- En 100 ans, l'eau inondera les villes

A Paris, par exemple, les 2 400 km de trottoirs sont balayés tous les jours et les 1500 km de rues lavés une fois par semaine. L'homme disparu, ces voies de circulation se couvriront de feuilles mortes et de détritus. De quoi boucher, en quelques mois, les regards des égouts. Conséquence, selon Daniel Poulain, à l'Institut de recherche en sciences et technologies pour l'environnement: "Dans certaines rues, les eaux de ruissellement formeront des rivières". La France compte 792 barrages de plus de 10 m de haut, qui céderont assez vite une fois que les brèches ne seront plus colmatées et que les arbres germant sur les remblais favoriseront les infiltrations. De plus, certains barrages exigent une intervention humaine pour vidanger leur "trop-plein". Les barrages-voûtes en béton sont a priori les plus résistants, mais les barrages dits "poids", en terre ou en enrochements, risquent de se renverser à la première crue importante, en moins d'un siècle.





- En quelques années, les animaux redeviendront sauvages

"Le cheptel domestique mourra de faim, de maladie, ou dévoré par un prédateur", suppose Michel Pascal, spécialiste des espèces envahissantes à l'Institut national de recherche agronomique. Mais en une génération, les animaux les plus débrouillards évolueront vers une forme dite "maronne". Un phénomène qui s'observe déjà. "Au Vanuatu,j'ai même vu une vache semi-sauvage dans la forêt tropicale, à plus de 1000 m d'altitude!", souligne le spécialiste. Les herbivores devront cependant composer avec les prédateurs: loups, lynx et ours, dont les populations ne seront plus jugulées. Le meilleur ami de l'homme, lui, pourrait redevenir sauvage, comme cela s'est déjà produit en Australie avec le dingo, issu de chiens domestiques. Quant au chat, c'est le champion de l'adaptation. "En témoigne le cas des îles Kerguelen, au sud de l'océan Indien: un seul couple de chats y a été introduit en 1954. En 1977. ils étaient plus de 10 000!". Des espèces domestiques ou génétiquement modifiées pourraient aussi tirer leur épingle du jeu. Par exemple, le saumon d'élevage canadien, auquel on a incorporé une molécule "antigel", pourrait être avantagé par rapport à ses congénères sauvages. Quant aux végétaux utilisés dans l'agriculture, ils vont évoluer vers des formes rustiques. "Au fil des générations, les fruits des pommiers retrouveront leur taille initiale - plus petite et avec moins de goût", poursuit Michel Pascal. Finies aussi certaines variétés de fleurs créées par l'homme, comme de nombreuses espèces de roses.

- En quelques jours, les réacteurs nucléaires exploseront

Le centre de la Hague stocke du combustible usé, très radioactif, dans des piscines pendant plusieurs années. Sans l'homme, l'alimentation électrique et les systèmes de secours du circuit de refroidissement vont très vite s'arrêter. En quelques heures, l'eau va bouillir et des explosions libérer d'énormes quantités de radioactivité. "Sans maintenance. des accidents toucheront aussi les 441 réacteurs en service dans le monde", ajoute Roland Desbordes, président de la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité. Avec des conséquences imprévisibles pour la nature. "Ainsi, à Tchernobyl, des ornithologues ont constaté des mutations chez les hirondelles qui les rendaient albinos et stériles jusqu'à les faire disparaître de la région". Il est probable que la Terre finisse par oublier ce traumatisme, même si certains éléments comme le plutonium 238 mettent des millions, voire des milliards d'années à perdre leur radioactivité.

La centrale nucléaire de Jaitapur, Inde

- En 300 ans, l’excès de CO2 sera absorbé

Le climat, malmené par l'homme avec les émissions de gaz à effet de serre, reviendra-il "à la normale ?". "Le CO2, en excès diminue grâce à deux processus principaux: il est assimilé par la végétation et absorbé par l'océan", explique Philippe Ciais, directeur du Laboratoire des sciences du climat et de l'environnement. "En trois siècles, l'excédent de ce gaz dû aux activités humaines diminuera de 80%, Mais pour effacer tout le surplus de CO2, il faudra encore attendre 100 000 ans. Et si des points de non-retour ont été franchis, comme la fonte des calottes polaires, les changements climatiques pourraient être irréversibles."


- Le plastique résistera des dizaines de milliers d'années

Parmi les polluants qui nous survivront longtemps figurent les plastiques dont nous produisons 230 millions de tonnes par an. L'un des plus résistants ? "Le Teflon de nos poêles antiadhésives, qui pourrait durer 1000 ans", selon Jacques Verdu, spécialiste des polymères à l'Ecole nationale d'arts et métiers. Certains plastiques seront dégradés par l'eau, d'autres par les UV: "Prenons un tas de pneus: il ne faudra qu'un siècle à ceux du dessus pour se transformer en poussière, mais ce sera beaucoup plus long pour les autres, protégés de la lumière. Les débris ultimes, très stables, subsisteront dans l'environnement pendant des dizaines de milliers d'années".

La Tour Eiffel - Paris, France
- En 300 ans, la Tour Eiffel perdra la tête !

La corrosion aura vite raison de nos disques durs. "De même, sans climatisation, des œuvres comme La Joconde ne survivront pas plus de quelques décennies à l'humidité et aux attaques bactériennes", souligne Pascal Depaepe. "La céramique ou la porcelaine sont plus robustes. On a même retrouvé des fragments de terre cuite datant de 25 000 ans".

Nos monuments connaîtront eux aussi un funeste destin. "Depuis sa construction, la tour Eiffel est repeinte tous les sept ans, afin d'empêcher les infiltrations d'eau entre les plaques de métal", explique Yves Camaret, directeur technique. "Si l'on cesse de l'entretenir, la rouille va les faire gonfler, les rivets sauteront et les poutres chuteront". Il ne faudrait ainsi que deux ou trois siècles à la Dame de fer pour perdre la tête...



"Sapiens craint son propre pouvoir"


Dominique Lecourt, philosophe, directeur de l'Institut Diderot, souligne: "L'homme a toujours craint pour sa survie, à titre individuel. Mais aujourd'hui, c'est l'humanité dans son ensemble qui nous semble menacée.

Cette peur trouve ses origines dans des faits récents, telle l'utilisation de l'arme nucléaire à Hiroshima, en 1945, qui suggèrent que l'homme a les moyens de s'autodétruire. Trente ans plus tard, la naissance de la génétique a suscité la peur du clonage humain, vu également comme la fin de l'humanité. Dans toutes ces défiances s'exprime la crainte de l'invisible. Les grandes peurs du passé étaient liées à des facteurs externes - catastrophes naturelles, épidémies... Leur cause était attribuée à la colère divine, avec une possibilité de rédemption, de résurrection.


Peinture de Wojtek Siudmak
Aujourd'hui, l'homme craint son propre pouvoir. C'est une destruction définitive qui est évoquée. L'espérance est dénoncée comme illusoire et naïve. L'humanité vit dans le culte du principe de précaution: il faut des certitudes avant d'entreprendre, donc on ne se risque à rien...


Comment expliquer le succès des films et des romans apocalyptiques ? A notre époque, le rôle de victime est valorisé. Il se peut donc que l'on assiste à l'affirmation d'une certaine fraternité dans la victimisation, plutôt que dans la construction d'un destin commun... Mais ces visions d'apocalypse permettent aussi de relativiser nos peurs".


Source: "Ca m'interesse" du mois de Novembre 2010 - Dossier réalisé par Caroline Péneau, Marie Lescroart et Alice Bomboy.

dimanche 15 décembre 2013

L'apprentissage de la Vérité

Il était une fois un homme qui contemplait l'opération de la nature. A force de concentration et d'attention, il finit par découvrir le moyen de faire du feu. Cet homme s'appelait Nour. Il décida de voyager de communauté en communauté pour faire part aux gens de sa découverte.


Nour transmit le secret à de nombreux groupes. Certains tirèrent parti de cette connaissance. D'autres, pensant qu'il devait être dangereux, le chassèrent avant même d'avoir eu le temps de comprendre de quel prix cette découverte aurait pu être pour eux. Pour finir, une tribu devant laquelle il faisait une démonstration fut prise de panique : ces gens se jetèrent sur lui et le tuèrent, convaincus d'avoir affaire à un démon. Les siècles passèrent… 

La première des cinq tribus qui avaient appris à faire le feu en avait réservé le secret à ses prêtres. Ils vivaient dans l'opulence et détenaient tout pouvoir tandis que le peuple gelait.
La seconde tribu finit par oublier l'art de faire le feu et idolâtra les instruments. 
La troisième adorait une représentation de Nour lui-même : n'était-ce pas lui qui les avait enseignés ? 
La quatrième tribu conserva l'histoire de la création du feu dans ses légendes ; certains y ajoutaient foi, d'autres les rejetaient. 
Seuls les membres de la cinquième communauté se servaient effectivement du feu, ce qui leur permettait de se chauffer, de faire cuire leurs aliments et de fabriquer toutes espèces d'objets utiles.

Un jour, un sage accompagné d'un petit nombre de ses disciples entreprit de traverser les territoires occupés par les cinq tribus. Les élèves furent stupéfaits de découvrir une telle variété de rituels. Et de dire à leur maître: 
-Mais ces différents procédés ne se réfèrent-ils pas tous à l'art de faire le feu et à rien d'autre ? Nous devrions éduquer ces gens !
- Eh bien, nous allons refaire notre voyage, proposa le maître. Lorsqu'il sera terminé, ceux qui auront survécu connaîtront les vrais problèmes et la manière correcte de les aborder

Quand ils arrivèrent sur le territoire de la première tribu, ils furent reçus avec hospitalité. Les prêtres invitèrent les voyageurs à assister à leur cérémonie religieuse au cours de laquelle un feu allait être allumé. Quand ils en eurent fini et que la tribu eut manifesté son émoi devant l'événement, le maître demanda :
- Quelqu'un désire-t-il prendre la parole ?
- Pour la cause de la Vérité, je me sens contraint de dire quelque chose à ces gens, dit le premier disciple.
- Si tu veux le faire, à tes risques et périls, je t'en donne la permission, dit le maître.
Le disciple s'avança et en présence du chef de la tribu et des prêtres, il déclara :
- Je peux accomplir le miracle que vous prenez pour une manifestation spéciale de la divinité. Si je le fais, reconnaîtrez-vous que vous êtes dans l'erreur depuis bien longtemps ?
- Saisissez-vous de cet homme ! s’écrièrent les prêtres. On l'emmena et on ne le revit jamais plus.

Puis les voyageurs entrèrent dans le territoire voisin où la seconde tribu idolâtrait les outils qui servaient à faire le feu. Une fois encore, un disciple se porta volontaire pour essayer de faire entendre raison à la communauté. Ayant reçu la permission du maître, il dit devant la tribu rassemblée : 
- Je sollicite la faveur de vous parler comme à des êtres raisonnables. Vous vénérez les moyens par lesquels quelque chose peut être fait, même pas la chose en soi. Vous retardez ainsi le moment de son utilisation. Je connais la réalité qui est le fondement de cette cérémonie.
Les membres de cette tribu étaient plus raisonnables. Ils répondirent au disciple :
- En tant que voyageur et étranger, tu es le bienvenu parmi nous. Mais, puisque tu n'es pas des nôtres et que tu ignores tout de nos coutumes et de notre histoire, tu ne peux comprendre ce que nous faisons. Tu te trompes. Peut-être même essaies-tu de nous enlever notre religion ou de la modifier. En conséquence, nous refusons de t'écouter.

Toute l'allégorie de la caverne de Platon en un seul coup d'ombre !

Les voyageurs poursuivirent leur chemin. Lorsqu'ils arrivèrent sur les terres de la troisième tribu, ils trouvèrent devant chaque maison une idole qui représentait Nour, le faiseur de feu originel. Ce fut au tour du troisième disciple de s'adresser aux chefs de la tribu :
- Cette idole représente un homme qui lui-même représente un pouvoir - et ce pouvoir peut être exercé.
- Peut-être en est-il ainsi, répliquèrent les adorateurs de Nour, mais il n'est donné qu'à une minorité de pénétrer le vrai secret.
- A la minorité qui le comprendra. Pas à ceux qui refusent de regarder certains faits en face, dit le troisième disciple.
- C'est là pure hérésie de la part d'un homme qui ne parle même pas correctement notre langue et qui plus est, n'est pas un prêtre de notre religion, murmurèrent les prêtres. Et il ne put aller plus loin.

Le groupe continua son voyage et arriva bientôt au pays de la quatrième tribu. Un quatrième disciple s'avança devant tout le peuple assemblé.
- L'histoire des faiseurs de feu est vraie et je sais comment faire du feu, dit-il simplement.
La confusion se répandit dans la tribu qui se divisa aussitôt en plusieurs factions. Certains dirent :
- C'est peut-être vrai. Et si c'est le cas, nous voulons savoir comment faire le feu. Mais, quand le maître et ses adeptes eurent interrogé ces gens, il s'avéra que la majorité d'entre eux étaient désireux d'utiliser ce savoir-faire à leur propre avantage et qu'ils ne comprenaient pas qu'il était destiné à favoriser le progrès de l'humanité. Les légendes déformées avaient pénétré si profondément dans l'esprit de la plupart que ceux qui pensaient qu'elles pourraient bien représenter la vérité étaient souvent des déséquilibrés, qui n'auraient pas été capables de faire du feu même si on leur avait montré comment procéder. Il se trouva une autre faction pour affirmer : 
- Il est évident que ces légendes ne reposent sur rien. Cet homme essaie tout bonnement de nous mystifier pour se faire ici une place au soleil !
- Nous préférons les légendes telles qu'elles sont, proclamait un autre groupe, car elles constituent le ciment même de notre cohésion. Si nous les abandonnons et que nous découvrons par la suite que cette nouvelle interprétation est sans valeur, qu'adviendra-t-il de notre communauté ? Et il y avait encore bien d'autres points de vue.

La petite troupe continua son voyage jusqu'à ce qu'elle atteigne le territoire de, la cinquième communauté. L'emploi du feu y était chose banale et ses membres avaient d'autres problèmes à affronter. Le maître dit alors à ses disciples :

- Vous devez apprendre à enseigner car les hommes ne veulent pas de l'enseignement. Tout d'abord, il vous faudra leur apprendre à apprendre. Avant cela même, vous devrez leur apprendre qu'il y a encore quelque chose à apprendre. Ils imaginent qu'ils sont prêts à apprendre mais ils ne veulent apprendre que ce qu'ils s'imaginent devoir apprendre, et non ce qu'il leur faut apprendre en tout premier lieu. Quand vous aurez appris tout cela, alors serez-vous en mesure d'inventer les voies de votre enseignement. La connaissance sans la capacité spéciale d'enseigner n'est pas la même chose que la connaissance plus la capacité.

Conte par Idries Shah (1924-1996), auteur et poète de la tradition soufie.

lundi 2 décembre 2013

Penser la décroissance devient nécessaire

Un monde fini

Il semble que nous n’ayons toujours pas pris la mesure de ce changement de paradigme qui a fait passer l'habitat humain d’un monde vaste et inexploré, peuplé de « terrae incognitae » exploitables à l’infini, à un monde fini, totalement accessible, caractérisé par des ressources limitées et des capacités de renouvellement réduites.

Ce changement d’échelle doit entraîner avec lui un renouvellement de nos représentations : d’une période d’abondance où tout semblait illimité, nous sommes passés à une période de rareté marquée fondamentalement par la finitude. L’enjeu majeur, aujourd’hui, consiste à faire en sorte que cette rareté ne se transforme pas en pénurie, entraînant avec elle son lot de barbarie et de risques pour la démocratie.
 

La décroissance : un projet de société

La décroissance est un projet de société ou encore un projet politique si l’on donne à ce terme un sens large conforme à son étymologie grecque d’organisation de la vie de la cité (Polis). Il s’agit d’un projet humaniste visant à renouveler le rapport que nous entretenons avec la nature comme avec autrui. En effet, prenant acte des limitations matérielles de notre terre mais aussi d’une forme d’anti-humanisme inquiétante produite par l’organisation néolibérale de nos sociétés, la décroissance préconise une révolution culturelle et sociétale qui consisterait en la sortie hors du système productiviste et « économiciste » dans lequel nous vivons. Cette révolution nécessite bien sûr un renouvellement complet de notre conception du progrès qui est fondée aujourd’hui quasi exclusivement sur l’objectif d’accumulation quantitative.

Les formules « plus de liens moins de biens », « abondance frugale », « sobriété heureuse » ou « décroissance conviviale » illustrent à ce titre la demande de la sphère décroissante en faveur d’une économie solidaire attentive au bien-être et à la qualité de vie des individus, loin des exigences de productivité, de rentabilité maximale et d’accumulation du profit (pour le compte de quelques uns comme le montre la crise que nous traversons), qui constitue la logique motrice du système économique dominant.

On notera à ce sujet que l’idéal d’une croissance indéfinie n’est jamais interrogé en tant que telle par les acteurs du système. Contrairement aux penseurs d’alternatives qui doivent constamment affronter l’objection du caractère irréalisable de leur projet, en revanche, ceux qui prônent une croissance exponentielle dans un monde matériellement fini n’ont jamais à justifier la dimension pour le coup véritablement irréaliste de leur programme.

La question du sens (« croître pour croître ? ») est, elle aussi, systématiquement évacuée des débats au nom de la sacro-sainte « (dé)raison économique » et de la Realpolitik qui l’accompagne.
C’est donc rien de moins qu’un tournant social, économique et anthropologique que la décroissance veut faire prendre à la modernité. « Transformation des institutions existantes » mais aussi changement de mentalité.

La décroissance n’est pas la croissance négative

Si le concept de décroissance, relativement récent, reste à maints égards encore en chantier, une chose est certaine : la décroissance n’est pas, comme ses détracteurs aiment à le dire, le pan négatif de la croissance. Elle repose sur une toute autre représentation du monde, sur des fondements opposés à ceux de l’idéologie capitaliste à laquelle, seuls, appartiennent les maux que l’on connaît aujourd’hui (récession, chômage, déclassement social…).

Une consommation écologique n’implique pas une réduction du niveau de vie mais bien plutôt une conception différente du niveau de vie, où la possibilité de se balader dans la nature, de traîner et de bavarder au coin d’une rue, de jouir du silence ou d’un beau paysage, de voyager lentement, d’avoir du temps pour jouer, pour parler avec ses voisins ou tout simplement pour ne rien faire, serait privilégiée au détriment des satisfactions matérielles privées et de tous ces objets de consommation gaspilleurs de ressources qui nous éloignent de l’essentiel et qui au final n’alimentent qu’une seule chose : nos poubelles !

C’est dès lors à dessein que le mouvement de la décroissance s’incarne dans la figure emblématique de l’escargot et qu’il affiche sa proximité avec tous les mouvements nous invitant à décélérer.

La décroissance, à ce titre, vise à promouvoir l’autonomie du sujet et le bien-vivre dans une société marquée par l’hétéronomie  et l’absence de projets collectifs.
L’exigence éthique d’émancipation du sujet

Si la croissance, en tant que système économique, social et politique, interroge fondamentalement la philosophie, c’est parce qu’elle est fondée sur une conception particulière de l’homme qui le réduit à une « machine désirante », cupide et intéressée, à un sujet « sans gravité » asservi aux besoins créés pour lui par la société marchande.

L’anthropologie capitaliste postmoderne produit en effet des individus incapables de se fixer des limites, de transmettre ou d’établir des repères pour les générations futures ; elle donne naissance à une « société troupeau », qui s’épanouit dans la satisfaction pulsionnelle immédiate et l’incitation à la jouissance. Enfermé dans la cage de fer d’une jouissance toute personnelle, l’individu auto-référé ne se conçoit plus spontanément en relation avec un tiers ou, le cas échéant, uniquement sous le mode de la contrainte légale ou sociétale.

Or, l’être humain ne peut en réalité s’abstraire, sans s’aliéner et s’annihiler en tant que sujet, des liens qui l’unissent aux autres et qui permettent de faire humanité et société.

Il ne peut de même s’abstraire des liens qui l’unissent à son environnement naturel, sans cette fois remettre en question la possibilité même de sa survie dans des conditions acceptables et humaines. À ce double titre, c’est bien l’humanité qui est en question tant au sens générique (les humains) qu’au sens philosophique (l’humanisme) dans la nécessité d’en finir avec le système capitaliste de la croissance.

La société de la frustration

Dans la perspective consumériste liée à la croissance, l’individu doit constamment ressentir le manque de l’objet produit, c’est-à-dire être en état constant de déséquilibre psychique. En devenant social (et non plus simplement biologique), le besoin perd sa limitation quantitative et temporelle ; il devient infini et indéfini, sans limite car sans objet propre, et peut ainsi satisfaire l’idéal consumériste d’une croissance continue.

Ainsi la société de consommation n’entraîne-t-elle pas, paradoxalement, un sentiment d’abondance et de satiété pour tous mais au contraire l’accentuation du sentiment de privation et de pauvreté relative pour la majeure partie (l’autre a ce que je n’ai pas).

Une utopie concrète

La décroissance de la sphère de l’économie, a comme objectif de fonder une société de décroissance où l’on vivrait « mieux avec moins ».

Cette « utopie concrète » comme se plaisent à la dénommer ses promoteurs, rencontre de nombreux problèmes de réalisation dont le premier est celui de sa mise en œuvre dans des démocraties libérales asservies au dogme de la croissance, aux intérêts du marché comme aux exigences consuméristes des électeurs. Comme il est nécessaire de le rappeler, les changements de conscience sont longs et lents à produire alors que le temps des catastrophes écologiques requiert des actions imminentes. Comment résoudre cette contradiction ?

Nul n’étant prophète en son pays et en son temps, comment dès lors conjuguer le temps long de la germination des esprits, l’asservissement au court terme de nos démocraties représentative et l’urgence de la crise écologique qui paradoxalement peine à se faire sentir ?

C’est tout naturellement la crise du capitalisme lui-même qui entraînera sa chute et avec elle, celles de tous les composantes systémiques qui l’accompagnent. C’est cela qui ouvrira la voie à l’après capitalisme en imposant cette évidence : le seul moyen de vivre mieux, c’est de produire moins, de consommer moins, de travailler moins, de vivre autrement…

La démocratie écologique

La décroissance n’invoque pas la mise en place d’une « dictature verte ». À rebours de l’hégémonie technocratique qui envahit nos institutions pseudo-démocratiques, les partisans de la décroissance ne veulent pas d’un renoncement collectif à la croissance hors du cadre démocratique considéré comme une valeur en soi.

La transformation radicale des institutions de la société » nécessite tout d’abord que le citoyen soit à nouveau associé aux décisions de la Cité, en accord avec un principe selon lequel les gens ordinaires sont bien plus empreints de « décence », de mesure et de prudence, que ceux qui nous gouvernent. Ce n’est donc pas sans fondement que la majorité des théoriciens de la décroissance invitent à réfléchir sur la limitation politique intrinsèque des institutions représentatives et militent parfois en faveur d’une démocratie directe.

Cette demande de revivification de la démocratie s’accompagne d’une exigence de « localisme » et de décentralisation, nécessaires à la fois en terme de production qu’en terme de décision politique. La question du rôle des Etats et des instances supra-nationales demeure, quant à elle, un sujet de division parmi les partisans de la décroissance. Pour ma part, j’inclinerais à penser que les deux niveaux (supranationaux et régionaux) seront nécessaires à la mise en œuvre d’une décroissance concertée, équitable et démocratique.

La question des institutions politiques nécessite d’être traitée avec une grande lucidité. Aussi faut-il récuser l’idée paresseuse selon laquelle démocratie et décroissance iraient forcément de pair et mettre en garde contre la possibilité de dérive que contiendrait une décroissance « subie » qui pourrait entraîner avec elle la chute des régimes démocratiques et leur dérive vers des régimes technocratiques ou écofascistes.

Pour éviter une telle dérive, il apparaît urgent de reconstruire politiquement la société, de redonner aux populations un projet collectif et une vision d’avenir réaliste qui se substituerait à l’unique rêve consumériste et productiviste de nos sociétés néo-libérales. 

Cela n’ira pas sans une mue démocratique donnant aux individus la possibilité d’exercer leur jugement à travers des processus de réflexion et de délibération élargis à la totalité des citoyens. Et cela ne sera pas possible, comme le montre la place prépondérante accordée à l’éducation, sans une véritable information et formation critiques accordées aux citoyens, ce qui justifie, une nouvelle fois, le rôle primordial de la philosophie dans la Cité.

Extrait de l'édito de Anne Frémaux: Pour une philosophie de la décroissance (Eco, 30/09/2013)