jeudi 18 décembre 2014

Ivan Illich (1926-2002)

Ivan Illich (1926 - 2002)
Ivan Illich (né le 4 septembre 1926 à Vienne en Autriche -  mort le 2 décembre 2002 à Brême en Allemagne) est un penseur de l'écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle.

Il arrive aux États-Unis en 1951, et travaille comme assistant auprès du pasteur d'une paroisse portoricaine de New York. Entre 1956 et 1960, il est vice-recteur de l'Université catholique de Porto Rico, où il met sur pied un centre de formation pour les prêtres américains qui doivent se familiariser avec la culture latino-américaine. Illich fut co-fondateur du Center for Intercultural Documentation (CIDOC) à Cuernavaca, Mexico. À compter de 1964, il a dirigé des séminaires sur le thème «Alternatives institutionnelles dans une société technologique», avec un accent spécial sur l'Amérique Latine. Il vit désormais sur le mode de l'amitié.

Polyglotte, homme du Sud autant que du Nord, solidement enraciné en Occident et familier avec l'Orient, Illich mérite pleinement la qualité d'humaniste. Ses écrits sur l'école, la santé, la convivialité, l'énergie ont eu un rayonnement universel, provoquant de féconds débats dans de nombreux pays.

Penseur de l'écologie politique, il lutta contre l'automobile et tous les moyens de transports trop rapides qu'il jugeait aliénants et illusoires ; il avait par exemple calculé qu'en prenant en compte le temps moyen passé à travailler pour acquérir une automobile et faire face aux frais qui y sont liés et non seulement le temps passé à conduire celle-ci, la vitesse du bolide était de 6 km/h.

Inventeur du concept de monopole radical (lorsqu'un moyen technique est ou semble trop efficace, il crée un monopole et empêche l'accès aux moyens plus lents, comme les autoroutes vis-à-vis de la marche à pied par exemple), il travailla à créer des pistes vers d'autres possibilités, basées sur la convivialité et la simplicité.

On peut le considérer, avec son ami Jacques Ellul comme l'un des principaux inspirateurs de l'idée de "décroissance" et de "simplicité volontaire".

La principale notion illichienne est le concept de la contre-productivité, qui décrit un phénomène embarrassant : lorsqu'elles atteignent un seuil critique (et sont en situation de monopole) les grandes institutions de nos sociétés modernes industrielles s'érigent parfois sans le savoir en obstacles à leur propre fonctionnement : la médecine nuit à la santé (tuant la maladie parfois au détriment de la santé du patient), le transport et la vitesse font perdre du temps, l'école abêtit, les communications deviennent si denses et si envahissantes que plus personne n'écoute ou ne se fait entendre), etc.

Il est décédé en 2002, suite à une tumeur qu'il a volontairement choisi d'assumer jusqu'au bout et de ne pas opérer, refusant aussi le recours à des sédatifs qui lui auraient fait perdre sa lucidité.

Extraits d’Une société sans école d’Ivan Illich 1971

Un véritable système éducatif devrait se proposer trois objectifs. À tous ceux qui veulent apprendre, il faut donner accès aux ressources existantes, et ce à n’importe quelle époque de leur existence. Il faut ensuite que ceux qui désirent partager leurs connaissances puissent rencontrer toute autre personne qui souhaite les acquérir. Enfin, il s’agit de permettre aux porteurs d’idées nouvelles, à ceux qui veulent affronter l’opinion publique, de se faire entendre. Un tel système supposerait l’existence de garanties constitutionnelles accordées à l’éducation. Pourquoi celui qui apprend devrait-il se soumettre à un programme obligatoire? Comment justifier une ségrégation fondée sur la possession de certificats ou de diplômes? L’impôt est forcément injuste lorsque tous les citoyens doivent entretenir un ensemble gigantesque de bâtiments scolaires, un corps enseignant démesuré, car tout cela ne sert que les fins de l’industrie de la connaissance, ne permet de distribuer que les produits qu’elle veut bien mettre sur le marché pour un nombre limité de consommateurs. À quoi devraient servir les possibilités que nous donne la technologie, sinon à donner à chacun les moyens de s’exprimer, de communiquer, de rencontrer les autres? C’est la liberté universelle de parole, de réunion, d’information, qui a vertu éducative.

Les écoles gèrent cette pénurie de personnel qualifié. Aux États-Unis, le nombre des infirmières est en diminution, parce que maintenant, pour exercer ce métier, il faut suivre quatre années d’études spécialisées. Des femmes issues de familles modestes suivaient naguère avec peine un cycle de deux ans ; aujourd’hui, elles cherchent un autre emploi.
Certes, exiger des enseignants de métier, dûment diplômés, conduit au même résultat. Pour ne pas manquer d’infirmières compétentes, il suffirait d’encourager celles qui exercent déjà à en former de nouvelles, et les juger, non pas sur leurs diplômes, mais sur leurs aptitudes réelles. Les diplômes représentent un obstacle à la liberté de l’éducation, en faisant du droit de partager ses connaissances un privilège réservé aux employés des écoles. Si bien que pour garantir le développement de l’échange des compétences, il nous faudrait une législation qui garantisse cette liberté d’enseigner. Le droit d’enseigner une compétence devrait être tout aussi reconnu que celui de la parole. Une fois cette restriction levée, l’étude en serait facilitée.
Mais comment convaincre les personnes compétentes de transmettre leur savoir et comment disposer des capitaux nécessaires? Nous pourrions imaginer plusieurs solutions. On pourrait, par exemple, institutionnaliser l’échange des compétences en créant des centres ouverts au public, en particulier dans les zones industrielles, tout au moins pour les connaissances indispensables à l’exercice de certaines professions : savoir lire, taper à la machine, se servir de la comptabilité, parler une langue étrangère ou plusieurs, connaître la programmation, être initié aux circuits électriques, diriger telle ou telle machine, etc. Il serait possible de distribuer à certains groupes de la population des bons éducatifs donnant accès à ces centres, tandis que les personnes plus privilégiées devraient payer pour en bénéficier.
On pourrait concevoir une solution plus révolutionnaire en créant une sorte de «banque». Ainsi, on donnerait à chaque citoyen un premier crédit lui permettant d’acquérir des connaissances de base. Ensuite, pour bénéficier de nouveaux crédits, il devrait lui-même enseigner, soit dans les centres organisés, soit chez lui, voire sur les terrains de jeux. Le temps passé à enseigner par l’exemple et la démonstration serait celui-là même qui permettrait de bénéficier des services de personnes plus instruites. Une élite entièrement nouvelle apparaîtrait, constituée de ceux qui auraient gagné leur éducation en la partageant avec autrui.

De génération en génération, nous nous sommes efforcés de parvenir à l’édification d'un monde meilleur et, pour ce faire, nous avons sans cesse développé la scolarité. Jusqu'à présent, l'entreprise s’est soldée par un échec. Et qu’avons-nous appris, si ce n’est à contraindre les enfants à gravir l’escalier sans fin de l’éducation, qui loin de conduire à l'égalité recherchée ne fait que favoriser celui qui part en avance sur les autres, ou qui se trouve en meilleure santé, ou bénéficie d'une meilleure préparation ? Pis encore, l'enseignement obligatoire semble miner la volonté personnelle d'apprendre. Enfin, le savoir considéré comme une marchandise, qu'il faut stocker et distribuer, se voit vite considéré comme un bien soumis aux garanties de la propriété individuelle et, par là même, il est appelé à se raréfier.

Bibliographie :

Libérer l'avenir, Paris, Seuil, 1969
Une Société sans école, Paris, Seuil, 1971
La Convivialité, Paris, Seuil, 1973
Énergie et équité, Paris, Seuil, 1973 
Némésis médicale, Paris, Seuil, 1975
Le Chômage créateur, Paris, Seuil, 1977
Le Travail fantôme, Paris, Seuil, 1981
Le Genre vernaculaire, Paris, Seuil, 1983
H2O. Les eaux de l'oubli, Paris, Lieu commun, 1988
ABC : l'alphabétisation de l'esprit populaire, Paris, La Découverte, 1990
Du Lisible au visible : la naissance du texte, Paris, Cerf, 1991
Dans le Miroir du passé, Paris, Descartes et Cie, 1994
La perte des sens, inédit, Paris, Fayard, 2004
Œuvres complètes, volume 1, Paris, Fayard, 2004
(contient les ouvrages suivants : Libérer l'avenir ; Une société sans école ; Energie et équité ; La convivialité ; Némésis médicale)
Œuvres complètes, volume 2, Paris, Fayard, 2005
(contient les ouvrages suivants : Le chômage créateur, Le travail fantôme, Le Genre vernaculaire, H2O, Du lisible au visible et Dans le miroir du passé)

samedi 13 décembre 2014

Mon utopie - Albert Jacquard (1925-2013)

Editions Stock et Livre de poche
A une époque où tout le monde ne parle que de «réalisme» pour en fait imposer la dictature de l'argent, Albert Jacquard prend ici du recul. Recul par rapport à sa propre trajectoire dont il retrace le fil ; recul par rapport à l'actualité et ses contraintes en imaginant ce que pourrait être une «Cité où tout serait école», où le travail aliénant serait réduit au minimum, où personne ne se soucierait du déficit de la Sécurité sociale parce que les soins seraient considérés comme un droit imprescriptible, où la lutte pour la compétition serait abolie, où l'accumulation des richesses céderait le pas à l'organisation des rencontres... Utopie que tout cela ? Bien sûr, mais raisonnable. Le cours des choses n'a-t-il pas déjà commencé à donner raison à Albert Jacquard ? Et puis, qu'y a-t-il de plus sensé que de chercher une nouvelle voie quand nous savons les autres irrémédiablement bouchées ?
Albert Jacquard est bien connu pour son parcours atypique: polytechnicien, généticien des populations, il s'est investi depuis longtemps maintenant dans le combat en faveur des exclus, des déshérités. Il propose une sagesse humaniste et laïque qui reçoit un accueil immense.

«J'atteins l'âge où proposer une utopie est un devoir ; l'âge où les époques à venir semblent toutes également éloignées : qu'elles appartiennent à des siècles lointains ou à de prochaines décennies, elles sont toutes tapies dans un domaine temporel que je ne parcourrai pas.»

Albert Jacquard accuse également la façon égoïste de penser de certains dirigeant et concitoyens quand à l’utilisation des richesses de notre planète. Comment des personnes peuvent-elle décider d’exploiter des ressources qui devraient appartenir au monde entier: présent et avenir! Albert imagine un monde où le chômage serait un mot désuet par le seul fait que le mot travail serait annihilé. Les humains ne réalisant donc plus que des activités. ¨l’activité de chacun est provoquée, justifiée,valorisée, par les besoins de tous.¨

Enfin, pour finir en apothéose, vient le tour de l’éducation dans cette cité idéale où il n’existe que des rapports entres les individus. Le système de notation dans son sens de classification, de palmarès ou de soumission à la Aldous Huxley dans le meilleur des mondes n’existerait plus. Seul l’amélioration par l’erreur serait présente. La compréhension serait victorieuse sur l’apprendre.

Albert Jacquard parvient à dresser une utopie, tout en arrivant  à nous convaincre que ce monde est possible pour bientôt, il suffit de volontarisme de la part de l’humanité. Contrairement à Utopia de Thomas Moore, Albert est pour une paix inconditionnelle entre les hommes. D'ailleurs pour lui l’Utopia n’est plus représentée par une île mais par le planète Terre en entier.

Extrait sur le système de classe préparatoire aux grandes écoles:

¨l’entrée en « taupe » a marqué pour moi une double et désagréable discontinuité : il fallait quitter la quiétude provinciale, abandonner le confort familial, mais surtout il fallait adopter une nouvelle obsession. Il ne s’agissait plus en effet d’entretenir le plaisir de comprendre, mais d’accepter la soumission à un seul objectif : réussir le concours final. Pour cela il fallait s’interdire tout vagabondage de la pensée, ne pas s’abandonner à ce qui passionne; il fallait suivre les chemins balisés, être conformiste.¨

Conclusion finale:

¨ La paix entre les humains ne dépend que d’eux, elle est possible. Mais elle n’est nullement certaine, le pire est lui aussi possible. Entre le pessimisme désespéré et l’optimisme satisfait, la seul attitude raisonnable est le volontarisme. A nous d’agir, pour que tous les humains combattent ensemble leurs ennemis communs: la maladie, l’égoïsme, la faim, la misère, le mépris. Pour qu’ils acceptent enfin l’évidence : chacun peut trouver sa source chez les autres, tous les autres.¨

mercredi 3 décembre 2014

Restaurer la priorité au long terme

Le règne de l’urgence caractérise l’économie actuelle et domine la société dans son ensemble. Or, sans la prise en compte du long terme, la vie de nos contemporains deviendra un enfer. L’économie positive vise à réorienter le capitalisme vers la prise en compte des enjeux du long terme. L’altruisme envers les générations futures y est un moteur plus puissant que l’individualisme animant aujourd’hui l’économie de marché.

Beaucoup d’initiatives positives existent déjà, de l’entrepreneuriat social à l’investissement socialement responsable, en passant par la responsabilité sociale des entreprises ou encore le commerce équitable et l’action de l’essentiel des services publics. Elles demeurent toutefois encore trop anecdotiques : l’économie positive suppose, pour réussir, un changement d’échelle.

La crise actuelle s’explique justement très largement par le caractère non positif de l’économie de marché : la domination du court terme a envahi toutes ses sphères, et en premier lieu la finance. Alors qu’elle avait pourtant comme fonction d’origine de transformer le court terme (dépôts des épargnants) en long terme (investissements), sa mission initiale a été largement dévoyée dans de nombreux pays avec le mouvement de dérégulation, de désintermédiation et d’informatisation amorcé il y a une trentaine d’années. La finance est ainsi devenue un secteur à part entière, en partie déconnecté du reste de l’économie, et voulant trop souvent le dominer plutôt que le servir.

La dictature de l’urgence s’est ainsi répandue à toute l’économie : les entreprises sont devenues l’outil qui doit générer un rendement financier immédiat pour des actionnaires de plus en plus exigeants, de plus en plus volatils et éphémères, en occultant les autres parties prenantes de l’entreprise. Cette évolution a fait perdre aux dirigeants d’entreprise la marge de manœuvre nécessaire pour construire un projet sur le long terme.


Au-delà de l’aspect purement économique, la crise est devenue sociale et morale. Les inégalités engendrées par le système ont conduit une majorité d’individus, poussés par le système financier à vivre à crédit pour ne pas être exclus de la société de consommation ; et beaucoup d’entre eux, surendettés, se trouvent dans des situations dramatiques.

Si le système économique actuel n’est pas réorienté vers la prise en compte du long terme, il sera impossible de relever les défis, écologiques, technologiques, sociaux, politiques ou spirituels, qui attendent le monde d’ici 2030. Des phénomènes irréversibles auront été enclenchés, et le monde courra vers un désordre propice au dérèglement climatique, aux faillites d’États et au développement de l’économie illégale et criminelle.

Un passage à une économie plus positive pourra aider à résoudre la crise et à éviter ces désastres. L’un des prérequis est de bâtir un capitalisme patient, à travers une finance positive, qui retrouve son rôle de support de l’économie réelle. Plus généralement, l’économie positive créera de la croissance, des richesses et des emplois de haut niveau. De nombreuses études démontrent que les entreprises aujourd’hui positives ne sont pas moins efficaces et rentables que d’autres : au contraire, placer le long terme au cœur de leur stratégie assure leur pérennité. La transformation du système économique contemporain en une économie plus positive créerait une dynamique susceptible en particulier de sortir la France de la situation atone qui nourrit l’impression actuelle d’enlisement sans fin.

Pour accomplir ce changement de paradigme, l’une des conditions nécessaires est de pouvoir évaluer les progrès accomplis ainsi que ceux qu’il reste à faire. C’est pourquoi le présent rapport propose d’utiliser deux indicateurs nouveaux, créés pour l’occasion : l’indicateur de positivité de l’économie et le « Ease of Doing Positive Economy Index ». 

L’indice de positivité de l’économie d’un pays a été construit par ce groupe pour établir une photographie du degré actuel de positivité de l’économie d’un pays. L’actualisation annuelle de cet indicateur pourra permettre d’en suivre les progrès. La croissance du PIB fait partie des 29 indicateurs qui constituent cet indice. La France se classe aujourd’hui 19e parmi les 34 pays de l’OCDE : cinquième puissance économique mondiale, elle devrait au moins tenir ce même rang dans les classements relatifs à l’économie positive.

En outre, l’économie positive ne pourra véritablement advenir que si un pays adopte les réformes structurelles nécessaires pour créer un environnement (réglementaire, fiscal) plus favorable à son développement : cette volonté d’un pays d’aller vers une économie plus positive est mesurée par un deuxième indicateur, construit également spécifiquement à l’occasion du présent rapport, le « Ease of Doing Positive Economy Index ».

Ces deux instruments de mesure créés, il nous faut désormais agir. Vite. Fort. Le présent rapport met ainsi en avant 45 propositions destinées à faire advenir une économie plus positive. Elles sont de deux types : des recommandations axées spécifiquement sur l’économie et d’autres centrées sur la création d’une société positive. Les propositions visent à ne plus voir les objectifs sociaux et environnementaux comme des contraintes, mais comme des valeurs en soi. Elles sont adressées aux pouvoirs publics et aux organisations elles-mêmes. Nombre d’entre elles supposent des réformes du droit, qui seul peut restaurer le long terme. Il est par ailleurs préconisé d’agir à tous les niveaux : dans une économie mondialisée, on ne peut se contenter de mesures nationales. La France pourrait donc les porter devant le Conseil européen, le G8, le G20 ou encore l’ONU.


Ces propositions forment un tout. Elles amorcent une (r)évolution positive qu’il convient de démarrer le plus rapidement possible. Parmi ces 45 propositions, 10 sont des mesures piliers, c’est-à-dire qu’elles constituent les chantiers les plus importants, à mettre en oeuvre d’ici cinq ans pour poser le cadre de l’économie positive.

Certaines concernent directement l’entreprise. En premier lieu, il est impératif d’inscrire dans le droit la mission positive de l’entreprise en en modifiant la définition (proposition n° 1). Dans sa rédaction actuelle en droit français, l’article du Code civil qui définit le contrat de société fournit une vision très restreinte d’une entité qui serait seulement tournée vers l’intérêt de ses associés capitalistes. Le rapport propose une nouvelle formulation, prenant en compte la mission sociale, environnementale et économique de l’entreprise.

La définition d’indicateurs positifs extra-financiers (proposition n° 4) constituera une mesure unifiée, ou à tout le moins harmonisée, de l’impact positif des entités économiques s’imposant pour une plus grande transparence et une émulation collective. Le rapport préconise également une refonte des normes comptables (proposition n° 5), afin d’y intégrer la dimension de long terme qui leur fait aujourd’hui défaut, ne permettant pas de valoriser les comportements positifs des entreprises. Enfin, l’entreprise ne pourra devenir véritablement positive que si elle adopte des processus de décision et une gouvernance eux-mêmes positifs : l’influence sur la stratégie de l’entreprise de ses multiples parties prenantes devra donc être rééquilibrée en ce sens (proposition n° 17).

Parmi les autres propositions piliers, certaines ont trait au financement : la création d’un Fonds mondial d’économie positive pourrait être proposée par la France au G8 ou G20 (proposition n° 8). Cela suppose aussi de repenser l’architecture de notre fiscalité autour des externalités positives ou négatives, afin de valoriser ou de défavoriser certains comportements (proposition n° 24).

Des réformes institutionnelles s’imposent également : le long terme doit s’ancrer dans notre droit. Au niveau national, une instance dédiée à la prise en compte des intérêts des générations futures, qui pourrait s’appeler le Conseil du long terme, pourrait être créée en France à partir de l’actuel Conseil économique, social et environnemental (proposition n° 35). L’institutionnalisation du long terme doit également trouver une traduction internationale : il est proposé d’oeuvrer pour l’adoption d’un grand texte international sur les responsabilités universelles, définissant les devoirs des générations présentes à l’égard des générations futures (proposition n° 37), ainsi que pour la création d’un tribunal mondial de l’environnement (proposition n° 38).
Enfin, l’éducation est essentielle pour former des citoyens altruistes, écoresponsables, sensibles à la prise en compte de l’intérêt des générations futures (proposition n° 29). Dix autres propositions sont applicables rapidement, afin d’enclencher la dynamique de l’économie positive dans les douze prochains mois. Elles se répartissent en plusieurs catégories : celles qui concernent au premier chef les entreprises (intégrer l’innovation sociale dans le crédit impôt-recherche ; lancer un programme d’identification et de structuration de pôles territoriaux de coopération positive ; cartographier les politiques qui permettent une responsabilité élargie des producteurs) ; celles qui s’adressent aux consommateurs (rendre obligatoire l’affichage positif pour permettre un choix éclairé des consommateurs) ; celles qui donnent un rôle clé à jouer à l’État en tant que composante de la demande (agir par la commande publique ; mettre en place les contrats de performance environnementale et sociale en lieu et place des partenariats public-privé) ; celles relatives à la finance (renforcer les possibilités de financement participatif ; maîtriser le trading à haute fréquence) ; enfin, celles qui visent à parier sur les secteurs d’avenir (démarrer la transition énergétique ; s’engager dans le numérique).


lundi 24 novembre 2014

Canon - Johann Pachelbel (1653-1706)

Johann Pachelbel est un musicien allemand né et mort à Nuremberg (1er septembre 1653 – 3 mars 1706). Pachelbel est connu du grand public par son fameux "Canon et gigue en ré majeur pour trois violons et basse continue". Ce morceau fait partie d'une pièce de musique de chambre baroque, écrite en 1677. Dans cette célèbre pièce, trois violons jouent exactement la même partition avec 2 mesures de décalage, tandis que la basse continue répète 54 fois la même mélodie de 8 notes. Le thème du "canon", simple au départ, devient de plus en plus complexe au fur et à mesure de l’avancée du morceau.


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Très populaire, ce morceau a été vulgarisé et arrangé pour les instruments les plus divers et dans les styles les plus variés, oubliant souvent sa forme de canon et son écriture polyphonique. Il est généralement présent dans des recueils musicaux de l'ère baroque avec l'Aria de Bach ou l'Adagio d'Albinoni.

Au début des années 1970, le Canon de Pachelbel passa du statut d'œuvre assez méconnue de la musique baroque à celui d'objet culturel universel, familier à tous, joué en d'innombrables versions, tant en utilisant les partitions et instruments originaux qu'en l'arrangeant pour d'autres instruments ou genres musicaux.


Johann Pachelbel
Johann Pachelbel, dont le père était négociant en vins, fit des études musicales à Altdorf et Ratisbonne, et fut élève de Johann Kaspar Kerll. Il occupa successivement des postes d'organiste et professeur dans plusieurs villes d'Allemagne centrale et méridionale :

- à la cathédrale Saint-Étienne de Vienne (Stefansdom) (1673),
- à Eisenach (1677), où il est lié d'amitié avec la famille Bach (il enseigne à Johann Christoph, le frère aîné de Johann Sebastian)
- à Erfurt (1678),
- à Stuttgart (1690),
- à Gotha (1692),
- à Nuremberg (église Saint-Sébald) en 1695, où il reste jusqu'à la fin de sa vie.

Pachelbel est à son époque un des compositeurs importants de l'Allemagne centrale et méridionale ; cette région est sous l'influence de l'Italie, beaucoup de ses musiciens ayant étudié avec Frescobaldi, Carissimi - c'est le cas de Kerll, son maître - ou les Gabrieli. Pachelbel est le principal maillon de la tradition qui relie Johann Sebastian Bach à ces modèles.

Son œuvre, à l'harmonie simple et à la mélodie chantante, est d'un contrepoint un peu sévère. Elle est loin de l'exubérance des organistes nordiques et comprend notamment :

*des sonates pour deux violons et continuo Musicalische Ergötzung 1691
*six séries de variations pour le clavecin Hexachordum Apollinis 1699
*de nombreuses œuvres vocales : environ 20 cantates, 30 motets et messes, 13 Magnificats
*de nombreuses pièces pour orgue : toccate, préludes, fugues, chorals, 94 versets de Magnificat. Cette partie de son œuvre a tendance à éclipser le reste.


Pachelbel Canon in D Original Instruments - Ecole de Durdat Larequille

jeudi 13 novembre 2014

Epicure (-341/-270)

Epicure - buste
Epicure est un philosophe grec, né dans l'île de Samos en -341, mort en -270. Il est le fondateur, en 301 av JC, de l'épicurisme, l'une des plus importantes écoles philosophiques de l'Antiquité.

Les parents d'Épicure étaient des clérouques - des Athéniens pauvres à qui on avait attribué une terre sur un territoire extérieur. Son père, qui était maître d'école, l'instruisit à la maison. Plus tard, Épicure reçut l'enseignement d'un philosophe platonicien, Amphile. Alors qu'il se trouvait à Athènes pour remplir ses obligations militaires, sa famille dut déménager sur le continent dans la cité de Colophon, où Épicure les rejoignit. C'est dans cette région qu'il vécut et étudia pendant plusieurs années. Il enseigna d'abord à Mytilène sur l'île de Lesbos, mais ses conceptions peu orthodoxes l'obligèrent à partir brusquement pour Lampsaque, où il fonda sa propre école. Finalement, en 306, il se rendit à Athènes pour fonder une seconde école, qui reçut le nom de «jardin» parce qu'il enseignait dans le jardin de sa maison.

Ses cours consistaient en conversations amicales avec ses élèves et disciples, au rang desquels se trouvaient des personnages célèbres (Mithrès et Idoménée par exemple). A la différence de l'Académie de Platon, qui s'adressait à une élite capable de former les futurs gouvernants d'un État idéal, et du Lycée d'Aristote, qui était devenu un centre de recherche et d'érudition, le Jardin d'Epicure visait avant tout à atteindre la Sagesse, à "vivre en accord avec la nature", et cela à l'écart de toute vie publique et de la politique, de la cité grecque dont les fondements étaient alors en crise.

La communauté que composaient ses élèves acquit une grande renommée, bien qu'elle fût aussi la cible de ragots car elle acceptait à la fois des garçons et des filles, et même des esclaves. Épicure l'avait organisée comme une sorte de poste de commandement d'où partaient des lettres vers les quatre coins du monde civilisé. Il avait constitué l'épicurisme en mouvement séculaire; l'un de ses soucis principaux était de libérer les hommes de la tyrannie de la superstition et de la religion. Son école obéissait à des principes non autoritaires et était dépourvue de formalisme. Après sa mort, elle continua à prospérer et essaima dans d'autres cités du monde grec, puis du monde romain.

A l'instar des stoïciens, les épicuriens divisent la philosophie en trois parties : l'éthique, la logique et la physique. Ils considèrent eux aussi que l'éthique est la plus importante. Épicure pense que des sciences comme l'astronomie ne sont importantes que dans la mesure où elles nous délivrent de notre ignorance des phénomènes célestes et démontrent que les doctrines religieuses fausses. Ce qui importe, c'est le bonheur,
qui consiste à vivre bien plutôt qu'à rechercher les plaisirs superficiels. Nous devons cultiver les désirs légitimes, ceux qui conduisent au véritable bonheur, lequel comprend la santé, l'amitié, l'absence de peur de la mort et la sagesse.

Jusqu'à sa mort, en 270, il enseigna sa philosophie atomiste et sensualiste, qui permet de fonder la science, de distinguer le vrai du faux, en physique, qui traite de la nature des choses, toutes deux ayant pour fin de préparer l'éthique, qui réfléchit sur ce qu'il faut faire pour mener une vie heureuse, c'est-à-dire pour atteindre la sagesse.

Épicure fut l'un des philosophes de l'Antiquité les plus prolifiques. Il publia au moins quarante ouvrages, dont certains étaient très volumineux, comme son chef-d'œuvre "Sur la nature", qui comptait trente-sept livres. Peut-être à cause de l'hostilité que le christianisme devait vouer à l'épicurisme, il ne nous reste que quelques fragments de l'œuvre d'Épicure, tirés d'autres auteurs qui l'ont cité: Trois lettres, Lettre à Hérodote, Lettre à Pythoclès, et Lettre à Ménécée, qui représentent un abrégé de sa philosophie, et qui nous ont été transmises par Diogène Laërce au livre X de ses Vies, Doctrines et Sentences des Philosophes Illustres; il faut joindre à cela un recueil de quarante Maximes dites "capitales", et un manuscrit du Vatican composé de Sentences "vaticanes".

La philosophie d'Epicure

La canonique

La canonique traite des critères et principes de la vérité; elle n'est ni une dialectique comme chez Platon, ni une théorie du concept et de l'argumentation apodictique comme chez Aristote, mais se donne plutôt comme un moyen d'approche de la réalité: son principe est celui de l'évidence sensible qui se comprend comme sensation, anticipation et affection.

La sensation : la sensation est le fondement de toute connaissance, elle naît du contact des corps qui émettent chacun des particules de matière de la même forme et de la même qualité qu'eux, et qui viennent frapper nos sens, provoquer en nous des modifications d'atomes. Ainsi la vue, par exemple, s'explique par le fait que les objets émettent sans cesse de fines particules, des simulacres, "qui se déplacent à une vitesse insurpassable et qui viennent frapper les atomes qui constituent notre âme". C'est dire que la sensation est une donnée brute, antérieure à la raison elle-même qui en dépend; aussi rien ne peut réfuter la sensation qui n'a besoin d'aucune justification.

Le témoignage le plus digne de foi est donc celui des sens, et parler des erreurs et des illusions des sens est, à ce niveau, incongru: ce n'est pas notre sensation qui est fausse, mais bien l'opinion que nous y ajoutons. Un même objet peut donner ainsi à des moments différents des sensations différentes qui représentent autant de saisies de l'instant en fonction duquel il faut avoir tel ou tel type d'attitude, l'erreur consistant à ajouter à cet instant des dimensions qu'il n'a pas. Le propre de la sensation est donc de saisir uniquement ce qui est présent pour nous, l'essentiel étant de ne pas y ajouter une opinion dont elle n'est pas messagère.

L'anticipation ou prénotion : la simple sensation ne suffit pas, il faut lui ajouter un autre critère, qui est la prénotion, ou anticipation, ou encore "prolepse". Lorsqu'elle est plusieurs fois répétée, une sensation laisse en nous telle ou telle sorte d'empreinte claire et évidente, une idée : les traits particuliers qui ne se répètent pas disparaissent et seuls les traits communs à toutes les sensations subsistent sous forme d'idée générale. La prolepse nous donne par là la possibilité de devancer la sensation elle-même suivant le type d'empreintes qui ont laissées en nous des sensations antérieures semblables. Issue des sensations, l'anticipation, en tant que dépassement de l'expérience présente, est une espèce d'idée générale qui doit être confirmée ou infirmée par les sensations elle-mêmes: si la chose conjecturée par l'anticipation se trouve prouvée par l'expérience de la sensation qui la suit, alors elle est confirmée, sinon, elle se trouve infirmée.

L'affection : il y a deux sortes d'affections, l'une, conforme à la nature, et qui est le plaisir, et l'autre, étrangère à la nature, qui est la douleur: c'est par elles que l'on doit distinguer ce qu'il faut rechercher et ce qu'il faut fuir, et c'est donc avec elles que commence l'éthique épicurienne. Le sensualisme, dans l'ordre de la connaissance canonique, renvoie à un hédonisme, à une théorie du plaisir, dans l'ordre de l'éthique.

La physique

Ce qu'il y a à la fois d'original et de remarquable dans la philosophie d'Epicure, c'est cette volonté de rendre compte de la nature, de la "physique" au sens étymologique, de manière matérielle, sans faire appel à des forces mystérieuses et incompréhensibles, ou à des êtres surnaturels qu'il faudrait craindre, c'est-à-dire sans avoir recours à des arguments métaphysiques.

Une telle philosophie de l'immanence introduit une rupture radicale d'avec les mythologies et les traditions religieuses grecques tout autant qu'avec les philosophies de son temps, notamment le Stoïcisme, pour qui nature et Dieu - ou les dieux - ne font qu'un.

L'univers, pour Epicure, est constitué de corps en nombre infini et d'un vide illimité qui existent depuis toujours: "rien ne naît de rien", et "l'univers a toujours été identique à ce qu'il est aujourd'hui, et il sera toujours ainsi de toute éternité". Autrement dit, il n'y a jamais eu de commencement du monde, et comme les atomes sont en nombre infini, il existe aussi une infinité de mondes, différents ou semblables au nôtre, dont la création est possible grâce aux intermondes, ces parties de l'univers qui se situent entre les différents mondes.

Les atomes sont ces particules de matière solides, compactes, qui ne contiennent aucun vide, et qui varient selon leur grandeur, leur forme et leur poids. Soumis à la pesanteur, tous les atomes déclinent dans le vide jusqu'à ce que les chocs viennent les contrarier et les fasse changer de direction. Ce mouvement hasardeux, "stochastique", des atomes qui les amène à dévier hors de leur ligne de chute due à leur pesanteur, et qui fait qu'ils composent et décomposent les corps qui forment le monde, Epicure le nomme "clinamen". La portée philosophique de ce terme , est considérable. En effet, non seulement le clinamen permet d'expliquer la constitution atomique du monde, mais surtout il fonde de manière cosmique et matérielle la possibilité que l'homme a d'être libre, de ne pas être soumis au destin: le libre-arbitre n'est rien d'autre qu'un effet de la déclinaison de ces atomes très subtils qui constituent la pensée.

Car notre esprit est matériel, de même nature que le corps, mais composé d'atomes plus subtils et plus fins, et notre conscience naît de la combinaison d'atomes eux-mêmes sans conscience. L'âme pâtit et agit avec le corps, et se compose de ces quatre éléments que sont le souffle, le feu, l'air, et une substance qui ne possède aucun nom mais qui est plus subtile et plus mobile que les trois autres.

Le temps représente l'accident des accidents, il ne fait pas partie de la structure du monde uniquement composée des atomes et de l'espace où ils se meuvent de manière hasardeuse. C'est des événements eux-mêmes que découle le sentiment de ce qui s'est accompli dans le passé, et le sage épicurien peut à tout moment se soustraire au présent en se souvenant du temps passé. Aussi, pour être heureux, il suffit de l'avoir été ne serait-ce qu'une seule fois, et de choisir d'actualiser un tel sentiment lorsque nous le désirons.

La physique d'Epicure n'a pas ainsi pour finalité la connaissance matérialiste de l'univers et ce qui le compose pour elle-même, mais elle a avant tout pour fonction de nous délivrer de l'ignorance qui produit en nous la crainte et la superstition, et qui nous empêchent d'être heureux.

L'éthique

Cette partie de la philosophie d'Epicure nous enseigne comment accéder à la sagesse, qui est le vrai bonheur que représente une vie fondée sur le plaisir. Mais pour réaliser cela, encore faut-il se débarrasser de ces maux que sont la crainte des Dieux et l'idée de la mort, comme des croyances selon lesquelles le bonheur est inaccessible durant notre vie et qu'on ne peut supporter la souffrance.

Que les dieux ne soient pas à craindre, la physique nous l'a déjà enseigné, puisque ceux-ci, vivant dans les intermondes, ne se soucient aucunement des affaires humaines, contrairement à ce que disent les traditions et les religions. Etant donné la nature des dieux, les hommes ne devront redouter de leur part ni colère, ni vengeance, ni châtiment, bref, aucun mal, mais du même coup, ils ne devront en attendre aucun bien, c'est-à-dire aucun miracle ni aucune faveur; ce qui ne signifie pas d'ailleurs qu'il ne faille pas les vénérer, prier ou fêter, car ceux-ci constituent avant tout des modèles à suivre dans notre vie, mais à la condition de s'être débarrassé de toute superstition à leur égard.

Quant à la mort, il n'y a pas lieu non plus de la craindre, puisqu'étant la perte de toute sensation, elle n'est somme toute qu'une simple modification atomique, qu'un simple changement physiologique , qui nous est étranger tant que nous sommes en vie: contre les traditions religieuses, philosophiques et culturelles, Epicure affirme que la mort ne peut être objet d'aucune spéculation métaphysique, qu'elle ne peut que nous laisser indifférents alors que nous sommes vivants :

L'éthique d'épicure est un hédonisme qui se fonde sur la thèse selon laquelle "le plaisir est le principe et la fin de la vie heureuse". Epicure entendait par "plaisir" essentiellement les plaisirs corporels, ceux de la chair, du ventre. Mais il ne s'agit pas pour autant de plaisirs grossiers ou vulgaires, de débauche, ni de plaisirs "en mouvement", qu'il faut sans cesse satisfaire.

Bien au contraire, le plaisir, essentiellement corporel, est celui qui est conséquent avec la philosophie atomiste; celle-ci postule en effet que tout ce qui est doit exister dans la plénitude de son être pour peu que rien ne vienne le troubler; lorsque rien ne manque au corps, qu'il possède tout ce qui lui est nécessaire, il peut jouir d'un plaisir stable, en repos. Aussi faut-il viser à l'absence de troubles en nous, à l'ataraxie qui, seule, nous donne la paix de l'âme en supprimant les craintes et l'agitation des désirs.

La recherche du plaisir comme "absence de douleur" ne doit donc pas être entendue négativement, comme quelque chose que l'on retranche à ce qui est, mais positivement, comme ce qui traduit un équilibre corporel qui nous fait vivre en harmonie avec nous mêmes aussi bien qu'avec la nature.

Tout plaisir est, par essence, physique, naturel, et ceux de l'âme n'en sont que des variétés; celle-ci est capable, grâce aux sensations, d'anticipation et de délibération, elle nous permet de choisir parmi les plaisirs ceux qui excluent toute souffrance à venir, car "aucun plaisir n'est en soi un mal, mais les effets de certains plaisirs apportent avec eux de nombreux troubles plus intenses que les plaisirs qui les ont causés".

Nous pouvons donc atteindre le bonheur, mais à condition de ne pas rechercher n'importe quels plaisirs et de nous livrer à un calcul permettant de prendre en compte seulement ceux qui nous rendent véritablement heureux. Pour cela, il faut distinguer les plaisirs qui sont naturels et nécessaires, comme manger ou boire, de ceux qui, pour être naturels, n'en sont pas pour autant nécessaires, comme manger une nourriture raffinée, ou trop manger ou trop boire, et dont les conséquences amènent le déséquilibre du corps, et donc la douleur. Quant aux plaisirs qui ne sont ni naturels, ni nécessaires, comme la recherche du pouvoir, des honneurs, ou des richesses, ils proviennent de l'ignorance, de l'opinion creuse et ne peuvent amener aucune vie stable et équilibrée.

Seule la première sorte de plaisirs, ceux qui sont naturels et nécessaires, doit être recherchée: c'est dire que la vie heureuse doit se fonder sur la modération des plaisirs, la recherche du juste milieu, tout excès entraînant invariablement en nous des déséquilibres qui rompent l'harmonie des atomes qui composent notre corps. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faut toujours chercher à satisfaire nos désirs, ni qu'il faut fuir toutes les douleurs et toutes les souffrances; c'est en essayant au contraire d'en surmonter certaines, grâce à l'intervention de la raison et de la volonté qui donnent leur adhésion ou non à telle ou telle inclination, que l'on peut éprouver aussi un plaisir qui n'en a alors que plus de valeur.
La douleur pouvant être surmontée, puisqu'elle est imputable principalement à notre manque de discernement, à notre mauvais jugement dû à notre ignorance des choses, la vie heureuse est possible grâce à la réalisation des plaisirs que l'on choisit.

Libéré des craintes et des superstitions, n'ayant que peu de besoins, vivant à l'écart de la société, le sage épicurien peut prétendre mener une vie paisible et tranquille, être heureux au milieu des tempêtes qui agitent le monde. La philosophie matérialiste et hédoniste d'Epicure nous enseigne qu'il appartient ainsi à chaque homme d'être l'artisan de son propre bonheur.



Citation d'Epicure

"Hâtons-nous de succomber à la tentation, avant qu'elle ne s'éloigne."

"Le plaisir n'est pas un mal en soi, mais certains plaisirs apportent plus de peine que de plaisir."

"Ne pas avoir faim, ne pas avoir soif, ne pas avoir froid ; celui qui dispose de cela, et a l'espoir d'en disposer à l'avenir, peut lutter comme il arrive, et coulera des jours heureux."

"A propos de chaque désir, il faut se poser cette question : quel avantage en résultera-t-il si je ne le satisfais pas ?"
Extrait des Maximes 

"Le dernier degré du bonheur est l'absence de tout mal."

"Il est plus doux de donner que de recevoir."

"Il ne faut pas tant regarder ce que l'on mange que celui avec lequel on mange."

"L'homme qui a l'âme en paix n'est importun ni à lui-même ni aux autres."

"L'homme qui ne se contente pas de peu ne sera jamais content de rien."

"Dans la recherche commune des arguments, celui qui est vaincu a gagné davantage, à proportion de ce qu'il vient d'apprendre."
Extrait de Sentences vaticanes 

"Il faut se dégager soi-même de la prison des affaires quotidiennes et publiques."
Extrait de Sentences vaticanes 

"La nécessité est un mal, il n'y a aucune nécessité de vivre sous l'empire de la nécessité."
Extrait de Doctrines et maximes 

"Il n'y a rien à redouter dans le fait de vivre, pour qui a authentiquement compris qu'il n'y a rien à redouter dans le fait de ne pas vivre."
Extrait de Lettre à Ménécée 

"Parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires, les autres naturels et non nécessaires, et les autres ni naturels ni nécessaires, mais l'effet d'opinions creuses."

"Quand on se suffit à soi-même, on arrive à posséder ce bien inestimable qu'est la liberté."

"Tout plaisir est, de par sa nature même, un bien, mais tout plaisir ne doit pas être recherché ; pareillement toute douleur est un mal, mais toute douleur ne doit pas être évitée à tout prix."

"Le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse."
Extrait de Lettre à Ménécée 

"On ne peut pas être sans crainte quand on inspire la crainte."
Extrait de Maximes 

"C'est parfois la peur de la mort qui pousse les hommes à la mort."

"Si les Dieux voulaient exaucer les vœux des mortels, il y a longtemps que la terre serait déserte, car les hommes demandent beaucoup de choses nuisibles au genre humain."
Extrait des Doctrines et maximes 

"La vraie sagesse, la vraie supériorité ne se gagne pas en luttant mais en laissant les choses se faire d'elles-mêmes. Les plantes qui résistent au vent se cassent, alors que les plantes souples survivent aux ouragans."

"Ce n'est pas tant l'intervention de nos amis qui nous aide mais le fait de savoir que nous pourrons toujours compter sur eux."

"Tous nos actes visent à écarter de nous la souffrance et la peur."
Extrait de Lettre à Ménécée 

"Lorsque nous disons que le but, c'est le plaisir, nous ne parlons pas des plaisirs vulgaires et de ceux qui consistent à se réjouir mais de l'absence de douleur pour le corps et de trouble pour l'âme."
Lettre à Ménécée
  

vendredi 7 novembre 2014

Manolo Mylonas (1970-)

Un photographe de l’Humain

Manolo Mylonas est photographe, il travaille en commande pour des titres de presse français. Lauréat du concours" Zooms 2014 "pour le prix de la Presse Photo, avec sa série « Tous les jours dimanche », Manolo Mylonas a su capturer des scènes insolites dans le département Seine Saint Denis (93).

Manolo Mylonas - Autoroute Seine-Saint-Denis

Pendant trois années de travail, il nous fait découvrir des lieux et des situations étranges, impressionnants. Un projet qui l’a amené à dénicher des situations loin d’être ordinaires. Un cheval sur le toit d’un immeuble, une famille qui pique-nique au beau milieu d’une autoroute, une petite maison sous un immense pont façon Là-Haut ou encore des moutons qui se meuvent dans un environnement urbain. La place de l’humain semble au cœur de son travail. Un humain souvent maltraité par le paysage anarchique, dépareillé vaguement abandonné de la banlieue parisienne. Le tout forme une poésie puissante et dérangeante.  

Manolo Mylonas - Bondy

A travers une régularité hebdomadaire, Manolo Mylonas  exprime des scènes extraordinaires qui confrontent des espaces à des êtres, des êtres à des espaces, entre ville et campagne, richesse et pauvreté, destruction et modernité.

En introduction à son projet, le photographe explique :

"J’ai voulu réaliser des images montrant la complexité, voire l’absurdité de certaines situations sur lesquelles je suis tombées dans ces espaces de mauvaises réputation. Espaces de liberté et de perdition, territoires à la frontière entre réel et imaginaire qui embarquent le spectateur comme la littérature, et jettent la confusion."

Et pour ceux qui pourraient se poser la question, Manolo Mylonas confirme qu’il ne s’agit pas de “mises en scène”.

Manolo Mylonas - Bobigny

Manolo Mylonas - Montreuil

Manolo Mylonas - Pantin

dimanche 2 novembre 2014

Le temps des sciences

Personne n'a jamais le temps, mais chaque science a son temps.

La géologie considère le temps comme un manœuvre chargé, à grands coups de millions d'années, de construire, de détruire, de reconstruire...

L’histoire élève le temps au rang de dieu créateur qui, époque après époque, fait émerger des conceptions inédites et des formes politiques inattendues.

La métaphysique envisage l'inconcevable infinité du temps, et ne cesse de s’en effrayer.

L'astrophysique envisage des durées tellement inconcevables que le temps cesse d'effrayer.

L'économie voit le temps comme un faiseur de miracles: il suffit qu'il passe pour qu'un capital initial s'accroisse d'intérêts substantiels.

Les mathématiques, domaine des vérités éternelles, ignorent le temps.

En biologie, le temps est un meurtrier infaillible.

La physique donnerait cher pour savoir quel moteur fait avancer le temps.

La chimie trouve dans le temps une source d'exercices pour tester ses méthodes de datation.

En mécanique, le temps s'appelle « t » et sert à calculer des dérivées.

Mention spéciale pour l'informatique. L'affichage du temps qui reste avant qu'un document soit téléchargé augmente parfois au lieu de diminuer. Ainsi, l'informatique est la seule science capable d'inverser la flèche du temps à l'échelle macroscopique…
Extrait de Pour la Science n°423 janvier 2013

samedi 25 octobre 2014

Quelle est votre vision du monde ?

Le marchand de verre était assis à la porte de la ville. Il regardait le soleil à travers l’une de ses dernières créations…  un prisme magique où il suffisait de plonger le regard pour que ressurgisse le passé dans toute sa vérité. Un jeune homme s’approcha de lui:

- Bonjour vieil homme. Je suis étranger, je voudrais m’installer dans cette ville. Dis-moi, comment sont les gens d’ici ?

Le marchand de verre lui répondit par une autre question:

– Regarde dans ce prisme étranger.Que vois-tu ?
– Je… je vois des gens. De méchantes gens, des hommes et des femmes plein de hargnes, égoïstes et méchants. Si je suis parti, c’est à cause d’eux.

Alors le vieillard repris le prisme et dit:

– Passe ton chemin étranger. Ici, les gens sont tout aussi méchants et égoïstes les uns que les autres !

Le soleil était sur le point de se coucher. Et le vieux marchand regardait les rayons se déformer dans son prisme magique quand un jeune homme s’approcha de lui.

– Bonjour. Je débarque en ces lieux. Pouvez vous me dire comment sont les gens de cette ville ?

Pour toute réponse, le vieil homme tendit le prisme à l’étranger.

– Que vois-tu jeune voyageur ?
– Je vois d’honnêtes gens, bons et accueillants. Là où je vivais, je n’avais que des amis. Oh ! c’est vrai, j’ai eu bien de la peine à les quitter!
– Alors, mon ami, entre et installe-toi sans crainte dans cette ville. Ses habitants sauront te faire oublier la douleur du premier exil. Tu seras reçu comme un roi et jamais tu ne songeras à repartir. Ce prisme magique m’a montré qui tu étais… et moi, je viens de te dire la vérité.

Chacun porte en son cœur son propre univers et le retrouve en tous lieux. Si vous vous ouvrez aux autres, votre regard sur le monde sera changé. Une attitude positive entraîne une vision positive du monde qui vous entoure. Le malheur existe bien sûr, mais il n’est pas plus répandu que le bonheur. Il n’y a pas de fatalité, pas de condamnation à vie: nous vivons ce que nous méritons de vivre. Parfois c’est dur… Mais c’est rassurant, car c’est juste.

"Le bonheur n’est pas une récompense mais une conséquence. La souffrance n’est pas une punition mais un résultat". Robert Ingersoll


Wojtek Siudmak - Couverture pour "L'Appel de Cthulhu" August Derleth - H.P. Lovecraft, Ed Pocket

mardi 14 octobre 2014

Scanner ses livres

Le scan maison : un vrai phénomène de société. Cette pratique en développement consiste à numériser les exemplaires papiers que l'on possède pour en profiter aussi sous forme numérique. Voilà une tendance qui doit faire frémir les éditeurs du monde entier : le scan des livres papier effectué par les utilisateurs eux-mêmes. Non seulement les particuliers numérisent eux-mêmes leurs propres livres papier, mais des sociétés se créent pour répondre à une importante demande.

Faire soi-même ses propres ebooks est donc une tendance qui prend de l’ampleur, au point que les ventes de scanners auraient explosé. Les utilisateurs n’hésitent pas à détruire leurs livres en les coupant avant la reliure pour avoir une suite de pages. Les ventes de massicots ont d’ailleurs explosé en même temps que les ventes de scanners. Equipé d’un scanner multi-pages, il suffit ensuite de mettre son « livre » dans le réservoir et le scan s’effectue page par page sans intervention humaine.


Pourquoi faire ses propres livres ? 

Certains évoquent la mauvaise qualité des fichiers ePub que l'on trouve dans le commerce (2 à 3% sont de très mauvaise qualité, 20 à 30 % des fichiers comportent des erreurs qui rendent la lecture parfois difficile). 

Souvent, dans ces fichiers, la police n'est pas adaptée et est bloquée, alors qu'on devrait pouvoir la changer à la volée. Souvent, les changements de pages sont laborieux : nécessitant parfois d'attendre plusieurs minutes pour passer de la couverture au premier chapitre. Les retours chariots n'apparaissent pas sur les fichiers, alors que transformés en ePub, ils peuvent générer des espacements qui rendent la lecture pénible. Des polices de caractères trop lourdes, des feuilles de styles surchargés... trop de lignes de codes... La raison de ces lourdeurs peut s’expliquer par le fait que les éditeurs n'ont pas l'habitude de travailler sur ces formats. Ils savent corriger un fichier Word ou InDesign pour faire un livre, mais pas pour faire un bon ePub. 

Au-delà d'un désir de perfection, il y a également une autre motivation. Celle de devoir conserver plusieurs milliers de livres papier dans une bibliothèque. Cela prend de la place ! Enfin, bien sûr, il n’est pas facile de trouver les versions ebooks de ses livres papier (surtout les anciens). D’autres raisons créent ce besoin, comme des prix élevés, des problèmes de copyright et de protection numériques de fichier.

Comment numériser ?

La numérisation personnelle commence d'abord par une numérisation. Pour cela, trois méthodes sont possibles. Utiliser un scanner à plat classique, un appareil photo numérique ou un scanner à chargeur vertical.

Le scanner à plat

Le Scanner à plat est bon marché, il ne détruit pas les livres, mais il a deux défauts. Il est lent, très lent (il faut manipuler le livre pour chaque page) et il provoque des déformations et ombrages sur la page scannée ce qui rend le passage d'un logiciel OCR, permettant de faire de la reconnaissance de caractère, parfois un peu plus difficile. Le temps moyen pour scanner un livre de 300 pages via cette méthode est de 3 à 4 heures.

L’appareil photo numérique

L'utilisation d'un appareil photo numérique nécessite un peu de préparation, parce qu'il faut être deux pour l’opération. Le plus pratique est encore de construire un support pour rendre l'opération possible. 

Pour numériser 300 pages, il faut là de 45 minutes à 1 heure. Mais demain, certaines techniques permettront d'aller encore plus vite. Le souci c'est d'éliminer la déformation des pages et les ombrages que génère la photographie. Mais il existe des logiciels qui savent corriger ces déformations (ScanTailor, Omnipage et Abbyy FineReader).

Le scanner à chargeur vertical (le scan destructif)

Enfin, il y a le scanner à chargeur,. Le scan est rapide et très propre. L'inconvénient est qu'il est destructif, puisqu'il faut détruire la tranche du livre. On « massicote » le livre pour avoir une série de feuilles, qu’on va alors introduire dans le chargeur de documents d’un scanner conçu pour scanner en masse (comme on en trouve dans les entreprises). On perd donc le livre, et en contrepartie, plus la peine de passer des heures à tourner les pages à la main. 

Le système de la coupe permet aussi d’avoir des pages parfaitement droites. La qualité est parfaite. Il n'y a pas de déformation. On peut ainsi scanner 300 pages en 15 minutes.

Le scan effectué par des entreprises spécialisées….

Au Japon, aux Etats-Unis, la demande est tellement forte que des entreprises sont venues à la rescousse des particuliers pour proposer le scan des ebooks. On en compterait déjà une soixantaine. 

Corriger et encore corriger

Mais la numérisation ne fait pas tout. D'abord parce qu'elle génère des erreurs, ensuite, parce que comme dans tout processus d'édition, il est nécessaire de ne pas s'en tenir aux machines.
Une fois qu'on a numérisé le livre en un ensemble d'images des pages, il faut le passer dans un logiciel de reconnaissance optique des caractères (Abbyy FineReader, Omnipage Pro, Read iris). Si le PDF sait désormais conserver le texte de l'image scannée, il ne permet pas de créer un fichier souple, adaptable à tous supports. En récupérant le seul texte, via ces logiciels OCR, on peut créer des formats de sortie multiples : .doc, .html, .pdf, .epub, .mobi... Les logiciels open source dans le domaine sont encore peu performants par rapport aux logiciels propriétaires. Souvent la reconnaissance de caractère se passe bien, notamment pour les notes de bas de page, qui sont de mieux en mieux reconnues et bien intégrables.

Bien sûr, l'OCR n'est jamais parfait non plus. Il produit des coquilles liées à une mauvaise reconnaissance ou à des défauts du support papier originel. Les "Il" deviennent des 11. Les "e" ont tendance à être transformés en "c". Passer un logiciel OCR prend en moyenne 20 minutes pour 300 pages. Mais il faut ensuite le corriger. 

Utiliser des Macros pour chercher-remplacer les erreurs les plus courantes. Il faut également supprimer les styles générés automatiquement, mettre le document en forme, créer un squelette simple qu'il faudra appliquer (avec des styles permettant de baliser les chapitres et de générer une table des matières : ce qui est souvent rare sur les ePub du commerce). Bref, il faut nettoyer et préparer la copie pour pouvoir la relire. Il faut appliquer des macros pour faire des vérifications automatiques typographiques (gérer les espaces insécables, remplacer les trois petits points (qui ne forment qu'un caractère) par des vrais trois petits points (3 caractères). Ces macros sont partagées et améliorées par la communauté des scanneurs de livres. Elles pourraient servir à bien des éditeurs pour nettoyer les fichiers Word d'auteurs ! Le plus souvent, il faut passer le texte dans 3 à 4 macros, certaines très spécialisées, sachant par exemple corriger les problèmes liés aux listes de dialogues, d'autres permettant de baliser les gras et les italiques...

Il faut encore vérifier les insécables, les apostrophes... Faire passer la correction orthographique de Word en jugeant de son application avec attention, parce qu'il y a des oeuvres où les fautes sont voulues par l'auteur et des tournures que Word ne sait pas comprendre, comme quand on fait parler un personnage bègue par exemple. Comme dans l'édition traditionnelle, ce travail nécessite une relecture humaine... d'où le besoin d'un aspect communautaire, de relecture et de relecteurs. 

Enfin, il faut passer à la génération multiformat, le plus souvent via le logiciel Calibre. On peut ensuite générer une distribution OPDS de son catalogue de livre, sur un serveur, pour qu'ils soient accessibles depuis Stanza sur iPhone ou Aldiko sur Androïd, et accéder ainsi à ses livres de partout, depuis une simple connexion 3G ou Wi-Fi.

En tant qu'amateurs ou auteurs, via cet ensemble d'outils, on peut avoir accès à un cycle de diffusion complet. Rééditer un livre numérique de manière artisanale, mais sérieuse ne prend qu'une journée de travail. Sans expertise, sans payer des fortunes des développeurs spécialisés, sans vouloir faire des choses trop compliquées... C'est accessible. C'est propre.


Un risque de « contagion » ?

Si l’offre légale ne se constitue pas ou si elle n’est pas intéressante, ce genre de solution se développera. L’expérience montre à quel point les consommateurs peuvent être ingénieux lorsqu’ils veulent quelque chose et que personne n’est là pour répondre à la demande.

Dans notre pays à la fois champion des lois pour le livre numérique et champion du piratage (n’y voyons pas de cause à effet), il est presque certain que l’on ne permettra pas que des entreprises numérisent des livres papier pour en faire des ebooks, mais aussi que ce genre de solution pourrait se développer, dans un but un peu différent : partager les fichiers. A l’ère numérique, Le pire ennemi de l’édition pourrait donc finalement prendre la forme d’un scanner capable de scanner tout seul un ouvrage entier, et à un prix accessible pour le grand public.

Une communauté active

La communauté est active. Elle partage et améliore sans cesse ses macros. Calibre est mis à jour en moyenne toutes les 2 semaines. Elle est parfois plus attentive que les auteurs et éditeurs à leurs erreurs. L'édition à du mal à savoir intégrer les corrections post-impression. Combien de livres de poche, même parmi les classiques, comportent encore des fautes reproduites d'édition en édition, parfois depuis des dizaines d'années, alors que celles-ci ont sûrement été signalées aux éditeurs de multiples fois…

La relecture est le travail le plus long, et il y a peu d'outils permettant de faire ce travail de manière collaborative. Si des particuliers peuvent avoir de meilleurs rendus que les professionnels, cela signifie que de petits éditeurs peuvent aussi utiliser ces techniques. C'est juste quelques heures de travail. Le support numérique n'est pas réservé à des professionnels ou à de grosses entreprises.


Le phénomène n'est pas nouveau. Il y a 10 ans, nombreux étaient ceux qui scannaient en mode pure texte. Le fonds de classiques de Gutenberg s'est constitué ainsi, via une communauté de partage, où les gens scannaient voire retranscrivaient les grands classiques de la littérature. Aujourd'hui, la communauté est renouvelée par des femmes au foyer, qui lisent beaucoup, qui se sont fait offrir un reader et qui commencent à scanner certains livres auxquels elles tiennent. Ainsi que par des retraités qui veulent disposer de livres qu'ils conservent dans une maison secondaire par exemple... 

Hors BD, la communauté comporte peu d'adolescents ou de geek, comme on le croit trop souvent. On y trouve plutôt des gens âgés, retraités, des femmes... Ceux qui viennent lire des livres numérisés sur des plateformes de partage sont d'ailleurs plutôt des adultes que des jeunes.

Bien sûr, beaucoup de ces livres sont numérisés sans autorisation des auteurs et éditeurs. Dans le cadre d'une copie privée, cela est d'ailleurs tout à fait légal. Le problème c'est quand ces livres entrent dans des circuits de partages en ligne…

samedi 4 octobre 2014

La crise planétaire - Extrait de la Voie - Edgar Morin (1921-)

La crise de l’unification


L’unification techno-économique du globe coïncide dès 1990 avec des dislocations d’empires et de nations : dislocation de l’Union soviétique, de la Yougoslavie, de la Tchécoslovaquie, pulsions multiples d’ethnies vers des micros nations, tout cela dans le déchaînement des identités nationales, ethniques, religieuses. D’où le développement d’un chaos en même temps que celui d’une interdépendance croissante. La coïncidence n’est pas fortuite, au contraire. Elle s’explique :

a) Par les résistances nationales, ethniques, culturelles à l’homogénéisation civilisationnelle et à l’occidentalisation. 

b) Par la perte du futur déterminée par l’effondrement d’un Progrès conçu comme Loi du devenir humain et l’accroissement des incertitudes et menaces du lendemain. Ainsi dans la perte du futur, la précarité et l’angoisse du présent, s’opèrent les reflux vers le passé c’est-à-dire les racines culturelles, ethniques, religieuses, nationales.

En même temps, et en dépit de l’hégémonie techno-économico-militaire des Etats-unis se développe un monde multipolaire dominé par de grands blocs aux intérêts à la fois coopératifs et conflictuels, où les crises multiples augmentent à la fois les nécessités de coopération et les risques de conflit. D’où le caractère à la fois Un et Pluriel de la globalisation. Ainsi la globalisation subit sa propre crise de globalité, qui à la fois unit et désunit, unifie et sépare.


Les poly-crises

La globalisation ne fait pas qu’entretenir sa propre crise. Son dynamisme provoque de multiples crises à l’échelle planétaire :

— crise de l’économie mondiale, dépourvue de véritables dispositifs de régulation.

— crise écologique, issue de la dégradation croissante de la biosphère, qui elle-même va susciter de nouvelles crises économiques sociales et politiques.

— crise des sociétés traditionnelles, désintégrées par les processus d’occidentalisation.

— crise de la civilisation occidentale, où les effets négatifs de l’individualisme et des compartimentations détruisent les anciennes solidarités, où un mal-être psychique et moral s’installe au sein du bien être matériel, où se développent les intoxications consuméristes des classes moyennes, où se dégrade la sous-consommation des classes démunies, où s’aggravent les inégalités.

— crises démographiques produites par les surpopulations des pays pauvres, les baisses de population des pays riches, le développement des flux migratoires de misère et leur blocage en Europe.

— crise des villes devenues mégapoles asphyxiées et asphyxiantes, polluées et polluantes, où les habitants sont soumis à d’innombrables stress, où d’énormes ghettos pauvres se développent et où s’enferment les ghettos riches.


— crise des campagnes devenant déserts de monocultures industrialisées, livrées aux pesticides, privés de vie animale, et camps de concentration pour l’élevage industrialisée producteurs de nourritures détériorées par hormones et antibiotiques.

— crise de la politique encore incapable d’affronter la nouveauté et l’ampleur des problèmes.

— crise des religions écartelées entre modernisme et intégrisme, incapables d’assumer leurs principes de fraternité universelle.

— crise des laïcités de plus en plus privées de sève et corrodées par les recrudescences religieuses.

— crise de l’humanisme universaliste qui, d’une part, se désintègre au profit des identités nationales-religieuses et, d’autre part, n’est pas encore devenu humanisme planétaire respectant le lien indissoluble entre l’unité et la diversité humaines.

La crise du développement

L’ensemble de ces multiples crises interdépendantes et interférentes est provoqué par le développement, qui est encore considéré comme la voie de salut pour l’humanité.

Le développement a, certes, suscité sur toute la planète des zones de prospérité selon le modèle occidental et il a déterminé la formation de classes moyennes accédant aux standards de vie de la civilisation occidentale. Il a, certes, permis des autonomies individuelles délivrées de l’autorité inconditionnelle de la famille, permettant les mariages choisis et non plus imposés, des libertés sexuelles, des loisirs nouveaux, la consommation de produits inconnus, la découverte d’un monde étranger magique, y compris sous l’aspect du Mc Donald et du Coca-Cola, et il a suscité de grandes aspirations démocratiques. Il a apporté aussi, au sein des nouvelles classes moyennes, les intoxications consuméristes propres aux classes moyennes occidentales ainsi que l’insatiabilité de besoins toujours nouveaux.
  

   
Mais le développement a aussi créé d’énormes zones de misère, ce dont témoignent les ceintures démesurées de bidonvilles qui auréolent les mégapoles d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine. Comme l’a dit Majid Rahnema, la misère y chasse la pauvreté des petits paysans ou artisans qui disposent d’une relative autonomie en disposant de leurs polycultures ou de leurs outils de travail. Le développement a détruit les antiques solidarités, produit de nouvelles corruptions partout où il s’est propagé.

Le moteur du développement est techno-économique. Il propulse la locomotive qui doit entraîner les wagons du bien-être, de l’harmonie sociale, de la démocratie. Il est compatible avec les pires dictatures pour qui le développement économique comporte l’esclavagisation des travailleurs et la répression policière.

La conception techno-économique du développement ne connaît que le calcul comme instrument de connaissance : calcul de croissance, calcul de PIB, calcul du revenu individuel. Il ignore non seulement les activités non monétarisées comme les productions de subsistance, les services mutuels, l’usage de biens communs, la part gratuite de l’existence, mais aussi et surtout ce qui ne peut être calculé la joie, l’amour, la souffrance, c’est-à-dire le tissu même de nos vies.

Le développement est une formule standard appliquée aux nations et cultures très diverses sans tenir compte de leur singularité, ni surtout des qualités en savoirs, savoir-faire, arts de vivre que comportent ces cultures. Il constitue un véritable ethnocide pour les petits peuples indigènes sans États.

Enfin, si l’on considère que le développement et la globalisation sont les moteurs l’un de l’autre, alors toutes les crises que nous avons énumérées peuvent être considérées comme des crises issues du développement, c’est-à-dire en fait les crises du développement lui-même.

La conscience de la crise du développement n’est arrivée que de façon partielle, insuffisante et limitée à la problématique écologique, ce qui a conduit à attendrir la notion de développement en lui accolant l’épithète « durable ». Mais l’os demeure.

La crise de l’humanité

La globalisation, l’occidentalisation, le développement sont les trois faces du même dynamisme qui produit une pluralité de crises interdépendantes et enchevêtrées, et qui elles-mêmes produisent la crise de la globalisation, celle de l’occidentalisation, celle du développement. L’ensemble de ces crises constitue une gigantesque crise planétaire. La gigantesque crise planétaire n’est autre que la crise de l’humanité qui n’arrive pas à accéder à l’humanité…

Edgar Morin - Emission "Ce soir ou jamais" de Frédéric Taddei 26/01/2011
    

lundi 29 septembre 2014

Le syndrome du lapin dans la lumière des phares - Yves Halifa et Genséric Cantournet

Editions Jouvence 2011
"Même pas peur !". Cette interjection prononcée à la face du monde, en maintes occasions, par les enfants, provoque chez les adultes des sentiments mitigés. 

Notre expérience, nos habitudes, notre culture nous conduisent à prendre en compte, lors d'une prise de risque, ses inconvénients plus que ses avantages, alors qu'elle implique le risque de gagner et celui de perdre. Cette survalorisation de l'échec potentiel handicape sérieusement nos décisions. 

Comprendre les origines de nos peurs, examiner les stratégies réflexes, enquêter sur leur efficacité comparée, sortir de la prison de nos habitudes pour conquérir le courage de ne plus avoir peur constituent les étapes de la prise de conscience nécessaire pour vivre de manière plus sereine. 

Avoir la tête toujours froide, le cœur toujours chaud et la main toujours ouverte résument la posture idéale du négociateur lucide, humain et courageux. Mieux vivre ses peurs, sans les combattre ni les vaincre, nécessite prudence et courage. 

Nous devons prendre garde, sans être sur nos gardes. Ce livre s'adresse à tous ceux qui cherchent des solutions pour ne plus avoir peur de négocier, dans leur vie quotidienne comme dans leur travail. Quittez le port de l'angoisse pour franchir les escales du courage ! 



Ce livre sur la négociation écrit par des spécialistes de ce domaine est aussi une réflexion et un entrainement sur la gestion de la peur. Les mentions en italiques sont des citations tirées de l’ouvrage.

Nous prenons en compte, davantage les inconvénients de toute prise de risque que nous ne valorisons le gain escompté d’une décision courageuse.
La survalorisation de l’échec potentiel handicape nos décisions.
Face aux risques, nous subissons le syndrome du lapin dans la lumière des phares. Nous avons peur d’être seul face à nos peurs. La prise de décision solitaire est source de stress.

Pour négocier avec les autres, il faut donc rapprendre à négocier avec soi même, apprendre à apprivoiser ses peurs.

La peur est une émotion. Comme toutes les émotions, nous devons la nommer pour la maîtriser ;
Surpris, perturbé, choqué, apeuré, terrifié, traumatisé, paniqué sont des états différents.

Le courage est moins dans l’action héroïque que dans la posture que l’on tient face à soi même et dans la relation avec les autres.
Cinq étapes déterminent une progression: s’assumer, découvrir, risquer, donner et partager.

Il est nécessaire de se confronter aux doutes, à ses propres peurs et hésitations, à s’engager dans des débats contradictoires.

Il faut accepter le désordre pour donner un sens à l’ordre que l’on veut construire. Avoir la tête toujours froide, le cœur toujours chaud et la main toujours ouverte résument la posture idéale du négociateur lucide, humain et courageux.

Ce livre au titre amusant traite de façon agréable et approfondi d’un sujet sérieux. Il améliore notre capacité d’action dans le respect de soi et des autres.